L’oubli, la mer

Autrice
Danielle Lambert
Récit
96 pages, 12 x 15 cm
Parution : novembre 2021

Publié avec le soutien de la région Bretagne

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 15,00

ISBN  978-2-490385-17-1 Catégorie 

Présentation

En avril 2014 devant les camé­ras du monde entier, 250 lycéens péris­saient lors du naufrage du ferry le Sewol au large de la Corée du Sud. Les auto­ri­tés coréennes devaient rester étran­ge­ment impas­sibles face à ce qu’elles ont appelé un simple inci­dent mari­time, tout en affir­mant aux familles des lycéens le contraire, que les secours étaient en place, que les passa­gers étaient saufs… Enquêtes, condam­na­tions, démis­sions ou suicides, la société coréenne en son entier fut dévas­tée par le naufrage.
Si Danielle Lambert revient sur cet événe­ment tragique, c’est en axant son récit sur le déni des auto­ri­tés et la sécu­laire obéis­sance confu­cia­niste (on a d’abord demandé aux lycéens de ne pas quit­ter leur cabine : aussi, ceux qui ont survécu sont-​ils ceux qui ont déso­béi) ; sur cette vérité noyée, dispa­rue dans les profon­deurs « d’un inson­dable incons­cient marin ».
Surtout, c’est en établis­sant un paral­lèle avec le naufrage fami­lial qui devait suivre la mort tragique du frère, en une inter­ro­ga­tion sur l’effraction de l’événement qui submerge tout ; au-​delà, sur le risque que la vérité ferait courir, et les raisons qui font que « rien n’est dit », « rien ne se passe », aussi bien pour le Sewol qui « emporte en silence les passa­gers » que pour la famille, « impas­sible une nuit opaque, noire ».
Ainsi, Danielle Lambert, en une quaran­taine de petits chapitres alter­nant l’« enquête » du Sewol et l’histoire fami­liale, les mêlant parfois, dit la déré­lic­tion, l’indifférence assas­sines, pendant lesquelles s’écoule le golden time, ce moment où l’on peut encore agir. Dit la « remon­tée lourde, accou­che­ment inversé qui consiste à rendre le défunt aux siens à défaut de lui rendre la vie ». Dans ce récit pudique mais acca­blant, à l’écriture tenue, serrée, allant à l’essentiel, où l’émotion est gardée sur le fil, résonnent ces paroles, plusieurs fois répé­tées : « Il y a quelqu’un, ici ? » pour dire la douleur de l’absence, des vivants comme des morts.

Notes de lecture

« Danielle Lambert raconte la lita­nie des fausses et mons­trueuses asser­tions, le temps long de la parole de vérité, les méandres d’une mémoire aqua­tique, l’entre-deux entre réel et abstrac­tion, la peur engen­drée par “une forme d’organisation mili­taire ances­trale”, la vérité noyée, l’ainée et sa culpa­bi­li­sa­tion, le choc “en un seul plan noir et blanc et fixe”, la puis­sance de défla­gra­tion hallu­ci­née, la déses­pé­rance lenteur du cauche­mar, l’effraction de l’événement qui “submerge tout”, l’insoutenable désin­for­ma­tion et son calme lisse oppo­sée “au raz-​de-​marée de douleur des parents”, le gouffre du langage, la défaite de la pensée, le silence, “Le silence n’est plus un blanc sur une bande-​son, mais un filet d’air submergé, un cri ravalé”, les sous­trac­tions funèbres, le temps du deuil comme espace infini et indé­fini, les impos­sibles défi­ni­tions et les débuts d’explications, l’ombre toujours trop grande pour soi, l’indéfinissable parfum captif d’une chambre, l’importance de chaque catas­trophe qui ne peut être résu­mée par la “valse des chiffres alignés”, le fond des mers “au fonds des mères”, la longue proces­sion des rubans jaunes, l’insoutenable rugo­sité du réel, celui “qui est mort”, la mort et rien à voir, l’incurie d’instances gouver­ne­men­tales, l’acuité des absences… »
Didier Epsz­tajn, « La vie ne se délivre pas de la mort. Elle s’en encombre », Entre les lignes entre les mots, 5 décembre 2021

« La beauté de ce livre s’explique par son écri­ture qui se veut dépouillée de tout pathos et senti­men­ta­lisme. Elle vient libé­rer des images brutes, précises tels les ressacs de “la mer”. Danielle Lambert écrit : “être seul, être libre. Être en vie.” Une fois le livre terminé, il me vient à l’esprit cette phrase de Margue­rite Duras : “l’écrit ça arrive comme le vent, c’est nu, c’est de l’encre, c’est l’écrit et ça passe comme rien d’autre ne passe dans la vie, rien de plus, sauf elle, la vie.” »
Alexandre Ponsart, Poezi­bao, 11 mai 2022