L’apprenti dans le soleil

Auteur
Franck André Jamme
Poésie
Édition enrichie de deux dessins
de James HD Brown

134 pages, 12 x 20,5 cm
Parution : novembre 2017

 17,00

ISBN : 978-2-917751-82-4 Catégorie :

Présentation

Au secret, publié par nos soins en 2010, annon­çait en quelques allu­sions son « frère », L’apprenti dans le soleil, qui paraît aujourd’hui. Le novice, en fili­grane du livre, reprend son chemin, ou plutôt son sillon, sa traver­sée du champ du réel.
C’est encore un chant s’enroulant au fil des pages, d’une voix étour­dis­sante et chucho­tante, qui nous appelle à une « manière d’abandon » contre les entraves de la pensée, qui nous entraîne à saisir « l’aubaine / de pouvoir s’échapper / en prenant un chemin / parsemé de curieux éclairs » ou « le privi­lège de lais­ser aller / autant qu’il se pouvait / la longe du sens ».
Ces pages nous emportent dans une certaine dérive, un vertige ; on est saisi d’un senti­ment de l’errance, du toujours chan­geant, jamais établi. « Ramas­sage des éclats » — fluc­tua­tions et miroi­te­ments (l’éblouissement du soleil), leurres et enchan­te­ments… — qui vient aigui­ser les sens et la spécu­la­tion. Avec cette luci­dité que seule permet la vraie fran­chise d’âme (ou l’éternel appren­tis­sage), car il s’agit bien du « cœur / l’espace entre les deux berges / du fleuve dans votre dos // suscep­tible de s’enfouir / dans son propre lit / à la moindre erreur », ou bien de « la vie sur les fils // à affû­ter votre harmo­nie / au‐​dessus du trou ».

Notes de lecture

« Une note à la fin du livre rappelle que le titre est une allu­sion directe à un petit dessin de Marcel Duchamp datant de 1912, Avoir l’apprenti dans le soleil, “où l’on peut décou­vrir un cycliste dans la posi­tion d’un sprin­ter sur sa ligne d’arrivée, la tête enfon­cée dans les épaules mais aussi penchée vers le sol, en un ultime effort… tandis qu’il est en train de monter une vraie côte (réduite, dans le dessin, à une ligne). Un sprint dans une ascen­sion : même si notre cham­pion a l’air plutôt en forme, nous voilà un peu dans l’impossible, ou dans l’absurde : ou bien, si ceci et cela se fondent vrai­ment l’un dans l’autre, dans l’union des contraires”. Mais plus que le dessin, il semble que Franck André Jamme ait davan­tage retenu l’énoncé en lui‐​même, sa valeur quasi incan­ta­toire : avoir l’apprenti dans le soleil. En effet, en lisant le livre, nous aurions le senti­ment de faire l’apprentissage d’une lumière qui éclaire la longue scan­sion énumé­ra­tive de Franck André Jamme. »
Jean‐​Pierre Ferrini, La Nouvelle Quin­zaine litté­raire, n° 1188, 16 février 2018

« Un ouvrage superbe. L’absence de revers revêt d’un écrin d’aplats le siège d’écritures lentes, de poésie blanche qu’enchâsse l’ocre lumi­neux d’une couver­ture dédou­blée de royal, tandis qu’en fron­tis­pice, au burin de James H.D. Brown quelques cercles de Kandinsky cillent biomorphes. Pagi­na­tion discrète des seuls poèmes. De maîtrise impec­cable, reprises effi­caces, très composé très écrit mais sachant verti­cal étirer des conni­vences – un alan­guis­se­ment étage ses stases, un savoir‐​faire aiguise, déguise son faire savoir. Palimp­seste d’un temps oblong, tout en demi‐​teintes tenues à bout de bras, aux tour­nures fami­lières bride lâchée à grand escient, un jeu noncha­lant évidant la tension (“arbres / tendus à se rompre / entre le sol / et le reste”), enco­chée la flèche du Temps bruis­sante de son empen­nage, un arc décoche ses fleurs mouche­tées. Le titre emprunté à Marcel Duchamp, dit l’auteur, spécia­liste de Char, qui a travaillé à l’établissement de ses œuvres complètes dans la Pléiade. Un “apprenti”, un “novice”, un “néophyte”, un mallar­méen de Char s’abstient de rouvrir la bles­sure la plus rappro­chée du soleil. Avec parci­mo­nie, avec auto­rité, de mono­stiches en distiques, tercets char­nus, rares quatrains, quin­tils four­bus, un poète à la manœuvre, du sextant affûte le compas de deux ; en “conver­sion du curare / en élixir” un plus vulné­rable que vulné­raire sait se garder de trop rappro­cher sa bles­sure de son soleil. Flotte un peu de mépris d’un qui n’a pas raison dans tous ses mépris. Auto­por­trait en creux, en éthique, d’une fragi­lité de bel aloi luci­de­ment en arrière d’un arroi solaire. En “poudres / d’espoirs broyés / simple couleur sable” l’amertume de Char a mué. »
Chris­tophe Stolo­wi­cki, Sitau​dis​.fr, 21 mars 2018

« L’œuvre de Franck André Jamme est discrète pas seule­ment du point de vue de sa récep­tion, elle l’est théma­ti­que­ment. Discrète parce qu’elle n’est jamais effrac­tion mais approche précau­tion­neuse, décou­verte d’un centre secret qu’il ne s’agit pas de forcer mais d’entourer et d’investir d’une affec­tion parti­cu­lière, aussi scru­pu­leuse que dubi­ta­tive. […]
Ainsi la discré­tion est‐​elle chez Jamme comme la quête d’un secret, d’un cœur secret des choses qu’on découvre sans y toucher, en passant comme mélan­co­li­que­ment à côté de lui. Le ratage n’incite jamais à l’amertume et fait même partie de l’approche. Sa discré­tion est sa façon de disper­ser ce secret, de le dila­pi­der.
L’apprenti dans le soleil […] est une sorte d’énumération de ces moments privi­lé­giés lors desquels a lieu une percep­tion d’un mystère, percep­tion respec­tueuse de la part inalié­nable et inin­ter­pré­table de ce mystère. D’où ces énon­cés énig­ma­tiques qui bien plus que de livrer et résoudre une énigme, la protègent, la perpé­tuent. Pas d’exaltation lyrique dans ces moments qui sont même plutôt assour­dis par un certain usage de la distan­cia­tion, notam­ment à travers l’emploi de l’imparfait, comme si l’élégie, la remé­mo­ra­tion nostal­gique les relé­guaient dans une anti­chambre de la conscience. S’il y a du vertige, et certes il y en a, c’est dans la sorte d’étirement élas­tique que l’auteur accorde à ces instants qui ne témoignent d’aucune immé­dia­teté mais au contraire de leur lente dérive aux confins du sens.
Il y a toute une huma­nité abîmée qui traverse ces poèmes : simples, fous, sans‐​nom, tribu d’innocents avec lesquels le person­nage prin­ci­pal – l’apprenti, le novice – se sent en empa­thie. C’est une étrange commu­nauté de soli­taires qui se met en place, une soli­da­rité des solip­sismes dirait‐​on, qui fait la grande mélan­co­lie de cette poésie. […]
Le recueil est composé musi­ca­le­ment, avec reprise des mêmes motifs visuels et un art consommé du contre­point, de manière à suggé­rer qu’il faut appro­cher l’énigme et l’abandonner tout à la fois, en lais­sant du jeu à “la longe du sens”, comme si la clarté d’évidence qu’il s’agit de dire rési­dait tout autant dans ses ombres portées et son crépus­cule. »
Laurent Albar­ra­cin, Europe n° 1070−71−72, juin‐​août 2018

« Le livre de Franck André Jamme m’évoque, davan­tage que l’inventeur du ready‐​made, l’Inde et Bhat­ta­cha­rya, l’apprenti ou l’élève, qui ne cesse d’acquérir, grâce au Maître, les rudi­ments de l’art de vivre, par le renon­ce­ment aux valeurs habi­tuelles des humains. Poème‐​mantra, peut‐​être. Le fait est que les sons importent autant que les syllabes et que l’ensemble agit comme un philtre magique, ou un “récit muet”, avec ses “nuits / pleines de style”, sa “fleur / qui serait une autre sorte / d’aboutissement”, son humour : “Surtout gardez toujours / quelques grammes de quoi que ce soit / sur votre peau”, et sa sagesse : “Rien ne varie jamais / tout s’assemble / juste diffé­rem­ment.” […]
L’apprenti dans le soleil a […] été écrit dans un élan en un seul mois. Franck André Jamme procède de cette manière, quand ça lui chante, c’est-à-dire lorsque ça chante en lui. »
Marie Étienne, « Portraits de poètes (2) », En atten­dant Nadeau, 28 août 2018