Nous vivons cachés

Récits d’une Romni à travers le siècle
Auteure
Ceija Stojka
Traduit de l’allemand par Sabine Macher
Suivi de deux entretiens et un essai par Karin Berger

Récit
296 pages, 15 x 19 cm
Parution : février 2018
Titre original : Wir leben im Verborgenen.
Aufzeichnungen einer Romni zwischen den Welten, publié originellement par Picus Verlag, Vienne, 2013
Édition enrichie d’un cahier de 19 photographies

Publié avec le soutien du Centre national du livre, de la chancellerie fédérale d'Autriche (BKA) et de la région Bretagne

 27,00

ISBN : 978-2-917751-92-3 Catégorie :

Présentation

Avec Je rêve que je vis ?, Nous vivons cachés (de nouveau traduit par Sabine Macher) permet au public fran­co­phone de décou­vrir l’ensemble des écrits de témoi­gnage de Ceija Stojka publiés de son vivant. Paru en Autriche en 2013, pour les quatre-​vingts ans de son auteure, ce volume rassemble les récits écrits par Ceija Stojka et origi­nel­le­ment publiés en 1988 et 1992, revus et enri­chis par Karin Berger (réali­sa­trice et docu­men­ta­riste autri­chienne qui a accom­pa­gné Ceija Stojka tout au long de son travail de mémoire) de deux poèmes de Ceija, deux entre­tiens menés avec elle en 1987 et 1992 et d’un témoi­gnage sur l’importance de cette rencontre.
Dans les deux premiers chapitres, « C’est ça le monde ? » et « Voyage vers une nouvelle vie », les souve­nirs se concentrent sur l’effarement de l’enfant dépor­tée, sa vision du monde basculé dans l’horreur des camps de concen­tra­tion, mais aussi sur la vie d’avant (les planques dans la Vienne occu­pée) et de l’après-déportation (le long voyage de retour à Vienne, les retrou­vailles avec les autres membres de la famille et le monde des Gagjé, plus ou moins bien­veillants, l’adversité de ce retour dans l’indifférence, sinon l’hostilité, de l’administration autri­chienne après guerre). Puis nous décou­vrons l’adolescente ayant retrouvé la liberté — et les diffi­cul­tés — de la vie itiné­rante de sa famille à travers l’Autriche, et la jeune et moins jeune femme, au fil des décen­nies, se battant pour vivre décem­ment avec trois enfants à charge.
Les entre­tiens, quant à eux, permettent d’entrer plus avant, au gré d’anecdotes plus ou moins heureuses, dans la vie de cette femme boule­ver­sante d’humanité, son quoti­dien, sa traver­sée du siècle, appuyée sur les tradi­tions de son peuple. Enfin, « Voyages dans la Kaisers­trasse » de Karin Berger contex­tua­lise les récits de Ceija, tout en appor­tant une expé­rience intime de cette histoire (avec un petit et avec un grand H), évoquant son propre voyage dans l’univers rom, et dans cet « entre mondes » dont l’appartement de Ceija était devenu le symbole.
La singu­la­rité de Je rêve que je vis ? tenait au ton de la narra­tion, qui parve­nait à faire entendre, litté­ra­le­ment, la petite fille derrière la femme âgée qui racon­tait. Ici, elle se souvient, avec une fraî­cheur et une préci­sion saisis­santes. Présent et passé ne cessent de se téles­co­per, tantôt portés par la fillette tantôt par l’adulte, naïveté et luci­dité mêlées — une voix éminem­ment libre et singu­lière, que la traduc­tion de Sabine Macher rend avec une grande justesse de ton. Loin de n’évoquer que la douleur et l’âpreté du passé, elle est portée, et nous porte avec elle, par un amour incon­di­tion­nel de la vie. Comme l’a noté Der Spie­gel à la sortie du livre en Autriche, Ceija, « sans senti­men­ta­lisme, imper­tur­bable et terri­ble­ment juste », est « une femme fière, et forte ; ses livres s’érigent contre l’oppression et le silence ».

Notes de lecture

« Alors qu’en Europe les popu­la­tions errantes, et parmi elles toujours les Roms, subissent les poli­tiques menées contre elles, tout rappel histo­rique, par exemple sous forme de témoi­gnage, est oppor­tun. C’est tardi­ve­ment que Ceija Stojka, issue d’une famille de marchands de chevaux rom d’Autriche, a commencé à consi­gner ses souve­nirs. D’abord sur des bouts de papiers qu’elle gardait dans sa cuisine, puis les réunis­sant. Elle avait tenu à apprendre à lire et écrire pour ne pas avoir à signer de trois croix, comme le faisait sa mère. Autre­fois tout le bagage mnémo­nique voya­geait par les récits des anciens et les chan­sons singu­lières que beau­coup connais­saient… »
Jean-​Claude Leroy, Blogs. Media­part, 6 mars 2018

« Il faut savoir gré aux éditions isabelle sauvage de nous faire décou­vrir en fran­çais l’œuvre complète de Ceija Stojka. Après Je rêve que je vis ?, la publi­ca­tion de Nous vivons cachés – Récits d’une Romni à travers les siècles, permet de retrou­ver la voix singu­lière d’une resca­pée des camps de concen­tra­tion alle­mands (Ausch­witz, Ravens­brück, Bergen-​Belsen), née en Styrie (Autriche) d’une famille de marchands de chevaux rom, dont le père mourut à Dachau. […]
Sans pathos, ni haine, son témoi­gnage révèle la foi en la vie d’une femme que le destin a choisi pour dire sans détour à tous, les siens et les Gadjé, ce qu’a été l’oppression nazie, alors qu’arrivent de nouveau au pouvoir des êtres de rancœur extrême. »
Fabien Ribery, « Ceija Stojka, numéro Z 6399 tatoué à Ausch­witz, et resca­pée », L’Intervalle, 9 mars 2018

« Une parole impor­tante, comblant le vide, l’invisibilité histo­rique construite des popu­la­tions Roms et Sinté en Europe et de leur destruc­tion par les nazis. »
Didier Epsz­tajn, « Mais on peut aussi porter le deuil sans une robe noire », Entre les lignes entres les mots, 16 mars 2018

« Ce qu’elle [Ceija Stojka] rapporte, sans doute l’a‑t-on déjà lu dans d’autres témoi­gnages mais, outre que les écrits des resca­pés de la commu­nauté romani sont rares, il est néces­saire que ces temps où des hommes en détrui­saient d’autres au nom d’une imagi­naire pureté raciale ne soient pas oubliés. […]
Sabine Macher avait traduit, pour le même éditeur, Je rêve que je vis ? Libé­rée de Bergen-​Belsen (2016) et elle resti­tue avec bonheur la préci­sion et la simpli­cité de l’écriture de C. S. Un livre à intro­duire dans toutes les biblio­thèques publiques et scolaires. »
Tris­tan Hordé, Sitau​dis​.fr, 21 mars 2018

« Elle [Ceija Stojka] dit elle-​même que lorsqu’elle a commencé à écrire ce récit, “les souve­nirs me sortaient en trombe. Après je me suis dit : voici la vérité, tout est accom­pli.” Le ton du livre est donné : il s’agit de racon­ter ce qu’a vu et ressenti une enfant d’une douzaine d’années, condam­née à dispa­raître dans les camps de la mort, parce que née rom. Elle n’a rien oublié. L’écriture permet à Ceija de nommer les atro­ci­tés subies par la petite fille qu’elle était, et elle trouve dans le langage le moyen de donner forme à ce chaos dans lequel elle avait été préci­pi­tée. Elle s’appuie sur la vue de ce qu’elle a vécu pour nour­rir son travail d’écriture avec les sensa­tions d’une petite fille de douze ans, et ce témoi­gnage est d’autant plus fort que nous restons toujours à la hauteur des yeux de cette enfant qui subit la violence des évène­ments et nous les resti­tue habillés d’uniformes, de bottes, de mitraillettes, blocs de cruauté qui ont pouvoir de vie ou de mort sur les prison­niers des camps de concen­tra­tion. Chaque instant vécu par Ceija est une lutte perpé­tuelle pour la survie, et c’est de l’intérieur de chacun de ces instants qu’elle nous décrit la vie des camps avec l’intensité terrible de celle qui peut dispa­raître dans la minute suivante et qui donne à ce qui l’entoure une éter­nité fugace dont elle garde la mémoire. »
Vian­ney Lacombe , Poezi­bao, 26 mars 2018

« On doit saluer la richesse de cet ouvrage qui four­mille d’informations sur le mode de vie rom en Autriche avant la guerre, les rapports avec les Gadjé, la progres­sive dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie lorsqu’en 1939 les Tsiganes n’étaient plus auto­ri­sés à voya­ger : “Ce qu’il fallait pour vivre s’est rétréci de plus en plus.” Nous vivons cachés est aussi un extra­or­di­naire et rare témoi­gnage sur la dépor­ta­tion des Tsiganes en diffé­rents camps, ainsi que leur libé­ra­tion.
Les récits de Ceija Stojka sont tout à fait person­nels en ce qu’ils sont les récits d’une vie : ses rapports avec ses parents et sa famille, puis, de retour des camps, la manière dont la famille se recons­truit autour de la famille mater­nelle, les émois amou­reux et sa propre mater­nité, très précoce. […]
La rencontre avec la docu­men­ta­riste Karin Berger, qui rassemble alors des témoi­gnages sur les camps de concen­tra­tion, et l’amitié profonde qui s’en est suivie, sont sans aucun doute déter­mi­nantes. Et Ceija Stojka, vendeuse de tapis dans des foires, est la première femme rom à témoi­gner du géno­cide des Tsiganes. Ce qui ressemble pour son entou­rage à des “gribouillis”, l’écriture à laquelle elle décide de se consa­crer, pendant des demi-​heures volées, dans sa cuisine, en cachette, devient une néces­sité vitale : “Mais en cuisi­nant ou en servant le repas ou en faisant la vais­selle, ça recom­men­çait à s’accumuler en moi, dans ma tête j’étais de nouveau devant la page. Et dès que j’avais du temps, ça coulait tout seul.” Les récits font entendre une voix propre, une voix au plus près des réali­tés qu’elle entend donner à voir aussi, dans une syntaxe parfois décon­cer­tante, au plus près sans doute de la voix de l’enfant qu’elle fait revivre par l’écriture. »
Gabrielle Napoli, « Le manteau de Ceija Stojka », En atten­dant Nadeau, 10 avril 2018

« Certains soirs où l’impuissance a fini de nous désar­mer, on aime­rait s’asseoir dans une cuisine toute simple, mettre les bras sur la table, jouer négli­gem­ment avec un mug bien chaud et écou­ter une femme, une mère, pleine de bon sens, de force et de calme, nous parler autre­ment de la vie.
La magie de Nous vivons cachés de Ceija Stojka est de créer dès le premier mot cette atmo­sphère de confes­sion intime et univer­selle dont on sait à l’avance qu’elle seule peut nous appor­ter le remède à nos carences. Le tragique et le merveilleux se mêlent dans l’autobiographie de la conteuse ; celle-​ci nour­ris­sant dans le même temps le lecteur de ses enga­ge­ments : intel­li­gence de ceux qui parviennent à survivre au cœur de l’enfer, persé­vé­rance et comba­ti­vité, élégance de ceux qui trans­forment un destin épou­van­table en art de vivre puis en art tout court. […] »
Balval Ekel, La Cause litté­raire, 6 juin 2018

« Si les récits de Ceija Stojka sont poignants, ils restent toute­fois empreints d’une grande huma­nité, dans un monde qui en manquait cruel­le­ment. Elle dit la dureté, les coups, la faim, les dépla­ce­ments d’un camp à l’autre mais égale­ment les liens forts qui exis­taient entre ceux et celles qui tentaient de survivre dans cet enfer et la foi chré­tienne qui leur permet­tait souvent de tenir bon. […]
Ce dont ne se doute pas Ceija Stojka – qui est égale­ment peintre – en témoi­gnant ainsi, guidée par la docu­men­ta­riste Karin Berger (qui l’aura accom­pa­gnée – et souvent enre­gis­trée – tout au long de son travail), c’est l’impact qu’aura son livre à paru­tion, en 1988. Sa force, la fraî­cheur de sa voix, le sens du détail, sa façon de dépas­ser l’anecdote pour aller à l’essentiel et la luci­dité qui émane de ses textes y sont pour beau­coup. Elle devien­dra rapi­de­ment l’ambassadrice de la commu­nauté rom en Autriche et bien au-​delà. »
Jacques Josse, Remue​.net, juin 2018