Hantômes

Auteure
Isabelle Baladine Howald
Poésie
64 pages, 12 x 15 cm
Parution : juin 2016

Publié avec le soutien du Centre national du livre

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 13,00

ISBN : 978-2-917751-64-0 Catégorie :

Présentation

Hantômes n’est pas un livre de deuil. Surtout pas. Car « faire deuil » – chemi­ne­ment actif – serait accep­ter la mort ; mais elle ne fait jamais sens. On peut en comprendre les circons­tances, on peut en dessi­ner les contours, jamais la savoir. « Surtout pas un acquies­ce­ment, écrit Isabelle Bala­dine Howald, mais plutôt un renon­ce­ment comme sous la torture, j’accepte j’accepte – comme j’avoue. » Comme s’il fallait avouer une béance irré­mé­diable. Régu­liè­re­ment répé­tée, la propo­si­tion « ne sache pas » nous l’indique : elle se pose comme une néga­tion de tout savoir, sans sujet, sans moda­lité – que ce soit celle de l’ordre, celle du souhait ou celle de la suppo­si­tion. L’auteure écrit dans et contre, contes­tant le deuil ou son accep­ta­tion, pour faire entendre une sorte d’éthique de la mélan­co­lie : « Je – court à la mort. » Le titre l’annonce : Hantômes, comme un effet de redou­ble­ment imagi­naire de cette présence trouble de la mort, comme un fantasme de l’esprit enfin réalisé.
Isabelle Bala­dine Howald fait écho direc­te­ment à Stéphane Mallarmé et son Pour un tombeau d’Anatole. Elle pour­suit cette « graphie constam­ment suspen­due de la mort » avec une utili­sa­tion des tirets, notam­ment, à l’encontre de leur mode habi­tuel : ils ne sont pas ici une respi­ra­tion mais comme la césure d’un souffle, comme un arrêt, où « je » est « déplacé sans bougé ». Comme si cette recherche condui­sait à une impasse de la nomi­na­tion, comme si on devait faire sacri­fice de sa propre langue, comme si la parole était défi­ni­ti­ve­ment à l’arrêt, suspen­due.

Notes de lecture

« … publi­ca­tion soignée où les blancs font vibrer mots et sens. […]
Hantômes ébruite l’écho de Mallarmé dans le reflux de Pour un tombeau d’Anatole. Tire son titre entre le mot hantise et le mot fantômes, agi par la présence‐​absence. “J’ai aimé décou­vrir aussi que le mot fantôme en biblio­thèque signi­fie le carton mis à la place d’un livre emprunté, souligne Isabelle Bala­dine Howald. Hantômes serait alors le livre que j’ai écrit, mis “à la place” de l’enfant, des enfants, absents.”
[…] l’écriture s’est épurée. C’est un mouve­ment qui fore le mot, le sens jusqu’à l’os. Travail lent, patient et sensible qui se risque à “une graphie de la mort des enfants”.
En fermant le tombeau, Isabelle Bala­dine Howald déplace les ques­tion­ne­ments de Mallarmé, revient sur la mort comme traî­trise, appré­hende les siens (ressem­blance).
Hantômes est le livre d’un tour­ment, relève l’auteure, et en quelque sorte le livre de ma vie.” Il est en effet si rare de trou­ver des textes aussi intimes qui iden­ti­fient aussi radi­ca­le­ment l’écriture à la vie. »
Vene­randa Pala­dino, Reflets, supplé­ment cultu­rel aux Dernières nouvelles d’Alsace, 2 juin 2016

« Quelle voix suffi­sam­ment claire, accom­pa­gna­trice, conduc­trice et discrète pourra dire la beauté et la dignité du livre d’Isabelle Bala­dine Howald, un livre que je crains tant d’abîmer, de ternir, d’alourdir, alors que je voudrais le saluer, le murmu­rer, le proté­ger ? Ce livre pose nu et s’adresse au mort, à la mort. Livre pour le fils disparu, ce toi sans toi, ce tu qui s’est tu avant même n’avoir jamais parlé. Livre pour que le fils ne “sache” pas, sans que personne – ni toi ni lui ni moi – n’identifie préci­sé­ment quel est l’objet de ce savoir insu. C’est un tombeau certes, mais à imagi­ner comme un espace/​temps ouvert et circons­crit, exclu­si­ve­ment consa­cré à la voca­tion ou l’appel élégiaque : une scène sur laquelle évolue une choré­gra­phie de silhouettes, d’empreintes, de traces, de lignes de fuite. L’“infans” – celui qui ne parle pas – hante une parole dont la voix quasi silen­cieuse glisse en ces pages, qui témoignent d’un spectre muet et insis­tant : l’enfant appa­raît dans sa dispa­ri­tion, ses yeux fixent sa mère, son visage frag­menté perdure dans la mémoire des lecteurs. Hantômes dit la visi­ta­tion et l’incarnation dans une langue elle‐​même traver­sée par les textes de Mallarmé, Derrida et Cixous. Dans les parages d’un présent dépos­sédé, une figure, un nom, un souffle insistent et se dissé­minent. Dans les rayons d’une biblio­thèque, une feuille ou un carton mani­festent le livre emprunté, volé, perdu. Dans les yeux, les oreilles, la bouche du sujet blessé, l’Autre veille, résiste, compo­sant et recom­po­sant la mémoire de deux corps qui ont été l’un dans l’autre, l’un pour l’autre, l’un avec l’autre, l’un par l’autre.
Hantômes traverse le lecteur, lui‐​même éprou­vant le mouve­ment errant d’une hallu­ci­na­tion : la parole voyage, flotte, passe sur chaque page qui compose le livre, et figure l’infigurable avec une écono­mie de mots et de moyens boule­ver­sante. Saisie, elle frôle le papier, touche notre corps comme un nuage qu’aucun ciel ne pour­rait acca­pa­rer. Un tiret, des paren­thèses, quelques italiques, des espaces vides, des points de suspen­sion arti­culent une syntaxe bles­sée vouée à un savoir qui ne sait rien. Quelque chose insiste à en mourir, quelque chose sait la mort comme l’évidence d’une course qui ne retient rien et qui donne tout, malheur compris. Je suis très frap­pée par la récur­rence de ce verbe savoir qui, souvent employé au subjonc­tif et/​ou à l’impératif – “ne sache pas” – semble rete­nir ce qu’il suppose, veut conte­nir ce qu’il doit à l’effroi et à la douleur. Le savoir est sans puis­sance, le savoir est impuis­sant ; barré ; confondu. Et pour­tant la langue arrive, nous arrive, leur arrive, elle fait et est contact : elle tend sans doute à ce “projet” qui, toujours en avant de soi, conduit aux rives d’un fleuve que certains nommèrent Aché­ron.
Quelqu’un est venu, quelqu’un est parti, quelqu’un revient, par bribes, inter­mit­tences et frag­ments. Mais il ne faut pas savoir, mais il n’y a rien à savoir, sinon que le fantôme écho­gra­phie l’absence en un point de vibra­tion abso­lu­ment terrible. Isabelle Bala­dine Howald compose une place pour le mort, une place que la lecture déplace peut‐​être. Par effets d’échos, nos repré­sen­ta­tions, nos souve­nirs et nos peurs se démarquent les uns des autres, assou­plis­sant la frac­ture entre l’air et les songes, la matière et l’invisible, le monde des vivants et celui des dispa­rus. “Fendre”, enfreindre, affron­ter le noir. »
Anne Mala­prade, Poezi­bao, 1er juillet 2016

« Courtes séquences. Texte privé de continu : paren­thèses, tirets, retour à la ligne – mais aussi des infi­ni­tifs : “devan­cer”, “rele­ver”. Course à la mort ? Entre deux, survi­vant ?
“Je ne veux pas que le jour commence je ne veux pas
que le jour finisse à chaque mort je pense
non, pas pensée mais épreuve de l’aube et du soir”
Le texte trébuche, la ponc­tua­tion le perturbe, jonc­tion défaite par mourir qui opère. On bute à dire le titre : Hantômes, manque le son frica­tif, initiale effa­cée, un souffle, aspi­ra­tion du “h”. Ce mot‐​valise pour les fantômes qui hantent, toujours absents‐​présents.
Ce livre accom­pagne la lecture des notes accu­mu­lées par Stéphane Mallarmé avant pendant et après la mort de son fils, publiées sous le titre de Pour un tombeau d’Anatole1. On en retrouve des frag­ments tout au long de Hantômes. Il voulait assu­rer la survie de son fils. Il le sentait toujours en lui, mais qu’en serait‐​il après sa propre mort ? Dans ce “tombeau”, éter­nel grâce au “génie” de son auteur, survi­vrait l’enfant.
Soi devient ligne de front où comp­ter les morts. Vivre avec et vivre sans, ensemble. Énumé­rer, “avec le faucheur d’herbes, avec le photo­graphe ou le peintre, celui qui écoute ou celui qui parle”. Dénom­mer préci­sé­ment puis élar­gir par la péri­phrase.
Trouble, “[d]échaînement au ralenti”, le rêve s’interrompt sur le “mouve­ment lent des fantômes” et le “drapé des bâches” – linceuls. “Je” est forte­ment soumis au vent qui soulève, jusqu’à les garder en soi, ceux que l’on a perdus (pas plus vivant qu’eux ?).
“Frot­te­ment des textes les uns contre les autres”, plusieurs voix coexistent, et la douce parole “(mon ange)”. Hanté, le je soumis à la néga­tion, “[j]e n’entendrai — jamais —”.Voix haute ou voix basse, au futur nié parce que plus accu­mule les pertes et je redé­fini par sous­trac­tion essaie de s’étoffer, “à moi”, sans y parve­nir. À rendre compte, la langue coince : du mal à déglu­tir. La segmen­ta­tion et les syntagmes incom­plets le mani­festent. Par verbes acco­lés à “je”, des démarches sont tentées :
“Je me soulève je te soulève je me relève je relève”, tenter “te” pour abou­tir à “je” seul et là sans nom. Rele­vailles d’après nais­sance, rele­ver l’enfant qui tombe, soule­ver celui qui ne pourra jamais se lever. Les tenta­tives peuvent être typo­gra­phiques :
“e n t r e v o i r le visage minus­cule m’ a s s o u r d i t”
Tous les moyens sont bons pour soule­ver, mais tomber en résulte. Un effort, “— conti­nue —”, mot de Mallarmé, entre injonc­tion et courbe impos­sible.
Les tirets aux quatre coins deviennent sépulcre sur la page, aux anti­podes de l’agglutiné de la langue. On porte le mort dans le souffle coupé de l’apnée :
“l’ellipse est fulgu­rante”
“La destruc­tion fut ma Béatrice2”, écri­vait Mallarmé. Il semble que la “démolition3” soit celle d’Isabelle Bala­dine Howald poète.
Ce sont “[l]es états de sa démo­li­tion”, celle du poète et celle de son livre en construc­tion. À propos du Tombeau d’Anatole, Philippe Forest affirme : “Je suis toi, dit le texte, dans son appa­rat de signes, souf­frant autant que toi, cher­chant comme toi, traçant ma voie de rien au sein de l’impossible4.”
La langue d’Isabelle Bala­dine Howald est faite de non‐​dit, de cassures comme cesser ou cogner, trois coups pour trois mots répé­tés, scène vide : “— accepte accepte accepte”. Le chœur commente :
“c’est un martè­le­ment, rien d’autre, surtout pas
une injonc­tion douce, surtout pas un acquies­ce­ment,
mais plutôt un renon­ce­ment comme sous la torture”
Des phrases en upper­cuts tordent le texte :
“briser la barre dans la phrase
/​pour / fendre le noir”
Des termes liés peuvent leur succé­der :
“(quand je pose mon front contre le tien en chucho­tant le secours l’aveu ou la prière les bras levés)”
La paren­thèse ouvre une conso­la­tion, instant aussi­tôt renversé par des groupes nomi­naux qui se percutent, “tout est accé­léré, le sang, le souffle, les batte­ments.” Le texte, parcouru de mouve­ments, bat. Le corps s’éprouve en chan­tier. Les yeux se tournent, se ferment, ne se rouvrent pas toujours. Parfois pour rêver, parfois pour mourir. Récit rythmé par les ruptures, entre aban­don­ner et mourir, sur le bord des deux qui, oscil­lant, joignent leur portée sémantique5. Le futur est écar­te­ment dans l’espace, éloi­gne­ment de deux points : “(tu vivras)”, disait le père à Anatole ; “(je reste, je reste)”, affirme ce livre.
“Mort est une seule syllabe”, même pour cet enfant qui ne parlait pas encore, pensait sans mots. “Mot est trop bref6”, lisait‐​on dans un livre précé­dent. “J’erre dans mort” main­te­nant.
Les mots se raré­fient dans les dernières pages, le vide gagne.
Faire son deuil de l’enfant7 ?
“seule la mort inter­rom­pra le deuil
(tout à coup en son arri­vée)”
Murmure alors. Quelle voix pour quelle mort insé­pa­rée ? Est‐​ce sans (quit­ter ?) ?
Répé­ter “je t’adore je t’adore je t’adore”, après Hélène Cixous, et puis “j’accepte j’accepte – comme j’avoue”, ou comme j’arrive.
“D’enfant – amour
Petit – amour – d’enfant
Petits cheveux – lumière
Petits corps – sable – doux
Petit d’amour – amour
D’enfant” »
1. Stéphane Mallarmé, Pour un tombeau d’Anatole (Seuil, 1961).
2. « Lettre à Eugène Lefé­bure », Œuvres T. I, p. 717 (Galli­mard, Biblio­thèque de la Pléiade, 1998).
3. Isabelle Bala­dine Howald, Les États de la démo­li­tion (Jacques Brémond, 2002).
En épigraphe : « C’est elle. C’est elle qui l’a fait. Nous l’avons prise à fabri­quer le tombeau. » Hölder­lin, L’Antigone de Sophocle.
4. Philippe Forest, L’Enfant éter­nel, p. 221 (Galli­mard, 1997 – coll. Folio).
5. Isabelle Bala­dine Howald, Secret des souffles (Melville, 2004). « enfant porté, et celui laissé en terre » p. 13.
6. Isabelle Bala­dine Howald, Mouve­ment d’adieu, constam­ment empê­ché, p. 7 (La Cabane, 2010).
7. Commen­tant le dernier vers d’un poème de Paul Celan (« Le monde est parti, il faut que je te porte »), Jacques Derrida écrit contre Freud : « La “norme” n’est autre que la bonne conscience d’une amné­sie. Elle nous permet d’oublier que garder l’autre au‐​dedans de soi, comme soi [et non comme autre], c’est déjà l’oublier. L’oubli commence là. Il faut donc la mélan­co­lie. En ce lieu, la souf­france d’une certaine patho­lo­gie dicte la loi – et le poème à l’autre dédié. »
Jacques Derrida, Béliers. Le dialogue inin­ter­rompu : entre deux infi­nis, le poème, p. 74 (Gali­lée, 2003).
Isabelle Lévesque, Poezi­bao, 7 septembre 2016

« Poème pulvé­risé, envahi par le blanc : “j’ai la neige dans la bouche” (p. 28). Ce qui peut se dire encore s’écrit dans “cette syntaxe de la mort (tirets, cessa­tion de respi­rer)” (p. 23). Entre l’évidence brutale de la perte et l’impossibilité de l’accepter, il y a peu de marge de manœuvre, à peine l’espace d’un “je ne peux pas” (p. 46), ou d’un “je pas, peux pas” (p. 32). C’est peut‐​être cette double expé­rience d’un impos­sible à vivre autant qu’à dire qui entraîne l’écho marqué avec Pour un tombeau d’Anatole, de Mallarmé : “pour // pouvoir essayer pouvoir // , quelque chose qu’il n’a pas écrit” (p. 20). Mallarmé appa­raît comme un double, confronté à la même néces­sité ruineuse, tragique, de devoir dire (dans un geste d’adieu et de mémoire) et de ne pouvoir écrire ce “Tombeau”.
La diffé­rence, par contre, tient à ce que l’œuvre mallar­méenne reste comme une tenta­tive inache­vée (inache­vable dans son ordre monu­men­tal, son projet ?) alors que hantômes assume le lacu­naire, en fait un mode d’écriture, et va jusqu’au livre publié. Car l’unique expé­rience que porte le livre, la mort de l’enfant, crée une unité très forte, une aiman­ta­tion : chaque page peut ensuite faire sa trajec­toire auto­nome, plus ou moins brisée, chao­tique, elle ramène toujours à la perte centrale et à la tension qu’elle génère : “il — tu” est mort, “je” est vivant. ” Seule la mort inter­rom­pra le deuil” (p. 55) : autre­ment dit la mort de l’enfant fixe le temps, l’arrête en un point comme un nœud indé­pas­sable sinon par la fin de la mémoire du “je”, sa propre dispa­ri­tion. On est donc entré dans une absence‐​présence qui s’exprime de diffé­rentes manières, à commen­cer par la pour­suite d’un dialogue (le “tu” est plus fréquent que le “il”), même s’il reste sans réponse. Ou encore par l’interrogation vaine sur un futur fermé : “Je n’entendrai — jamais — ta voix (grandi), une phrase — jamais / Je ne rece­vrai pas tes baisers —jamais — tu n’auras / — jamais — donné un baiser / à moi — à personne” (p. 17), “la photo où nous sommes indi­vi­sibles / nous ensemble n’avons eu le temps de rien” (p. 54), “— si nous nous croi­sions aujourd’hui / nous ne nous recon­naî­trions pas” (p. 40)… Et pour­tant, même dans cette expé­rience violente du néga­tif, le poème creuse un désir de rejoindre : “mécon­nais­sable dans le jour toi autant que moi / le front/​heurt dans le mur” (p. 39).
Mais il y a égale­ment, de la part du “je”, conscience du carac­tère défi­ni­tif de la rupture : “(je reste, je reste)” (p. 30). D’entrée, le premier poème du livre marque cette oppo­si­tion : son début, “Je — court à la mort”, sa chute “Rele­ver, rele­ver / Ne pas s’en rele­ver. Mais rele­ver” (p. 12). Cet impé­ra­tif de tenir, de se redres­ser, revient comme en écho, surtout dans la première partie du livre : “Je me soulève je te soulève je me relève je relève” (p. 18), “soule­ver : — conti­nue –” (p. 19), “je sens / mon cœur battre dans les os : // — conti­nue —” (p. 26)… Ce redres­se­ment n’est pas seule­ment réflexe de survie, il est d’abord condi­tion néces­saire pour que puisse se pour­suivre “l’élégie” (p. 33) et se main­te­nir la mémoire : “écrire avec toi ta pensée (proche)” (p. 15). Si le “je” s’efface, tout aura défi­ni­ti­ve­ment disparu ; alors que les derniers mots du livre indiquent malgré tout une forme de présence, qui reste une victoire, amère, sur la mort : “Hantômes — là.” (p. 57). »
Antoine Emaz, Poezi­bao, 14 septembre 2016

« Hantômes d’Isabelle Bala­dine Howald, publié en 2016 par les éditions Isabelle Sauvage, est un livre très sobre et déchi­rant.
Il manque un son au titre : la parole d’un fils, “le si vivant”, l’infans, celui qui ne parle pas. Le “f” n’est pas arti­culé à cause d’un chagrin sur lequel la bouche ne peut pas se refer­mer :
“Et j’ai de la neige dans la bouche, fermant tes yeux :
petit peuple de hantômes –”
La bouche reste bée, comme les yeux :
“fermer les yeux
– je ne veux pas
fermer les yeux –
Le gris bleu violet de l’iris, inimi­table, j’ai laissé
ses yeux entrou­verts,
je pas, peux pas, fermé.”
Être incon­so­lable, montre hantômes, est une ouver­ture très parti­cu­lière et qui consiste en fait à ne pas pouvoir se refer­mer. C’est ce sens‐​là du deuil, je crois, que hantômes révèle : le deuil comme impos­si­bi­lité de se refer­mer.
Les paupières et la mâchoire restent battantes comme des portes, ni ouvertes ni closes, et l’articulation des sons ne peut plus être nette, comme le montrent les “martè­le­ments”, les tirets sourds, et les étouf­fe­ments qui struc­turent le livre et lui donnent ce mélange si poignant de lyrisme et d’aphonie :
Je t’adore je t’adore je t’adore jeté dans le projet et
j’aimais ta voix, une tona­lité plus haute disant cela,
comme si tu t’adressais à quelqu’un à plusieurs mètres
de toi ou pour lutter contre le bruit du vent : je t’adore
je t’adore je t’adore”
La bouche ne se referme pas à cause de la neige dont elle est pleine et qui consti­tue l’argile ou la matière dont est fait le livre : à la fois une boule sans contour défi­ni­tif et une couche qui recouvre tout en jetant partout une lumière d’entre deux mondes, fron­tière poreuse et floue, sépa­rant et mêlant l’aube et le rêve, la tendresse et la suffo­ca­tion :
“(cris­tal­li­sés froids durs debout sur la langue,
les paupières, en couche légère dans les assiettes,
en mouve­ment dansant irré­flé­chi sur le pare‐​brise,
dans le rêve durant lequel je te)”
Cette hési­ta­tion neigeuse se lit dans la varia­tion entre vers et blocs de prose, mais ceux‐​ci sont taillés si préci­sé­ment que l’on n’est pas certain qu’ils soient de prose, de glace ou de poudreuse ; ces blocs, ces lignes et ces colonnes consti­tuent un terrain qui varie et sur lequel une parole contra­dic­toire avance en faisant comme un effort obstiné contre l’embourbement et le silence qui la menacent tout en demeu­rant tendue et à l’affût d’un écrou­le­ment toujours possible, sourd et soudain :
“d’où que je sourd et non pas aveugle”
Tantôt la langue crisse, tantôt elle s’enfonce, tantôt elle est le résul­tat d’une avalanche, ou d’un effon­dre­ment en sous‐​sol et qui ne se ferait remar­quer à la surface que par un gron­de­ment de fond asso­cié à un glis­se­ment irré­pres­sible et lent imposé à toute la pente :
“Je tombé. Il ne m’aide pas à me rele­ver, il me dit
‘moi aussi je tombe’”
La neige est suspen­sive, froide évidem­ment, mais lumi­neuse d’une clarté de catas­trophe.
“Toi parti tôt le matin – neige
– c’était éblouis­sant”
Elle étouffe le son, le cri et le souffle en même tant qu’elle brille d’une blan­cheur aiguë et nouvelle :
“mécon­nais­sable dans le jour toi autant que moi”
Il semble qu’Isabelle Bala­dine Howald choi­sisse la neige par oppo­si­tion à une repré­sen­ta­tion liquide ou glaciale. On a l’impression en lisant que le deuil ne pour­rait être dit avec justesse en essayant de suivre un modèle lacry­mal parce qu’il n’est pas du tout liquide, il ne coule pas, il demeure :
“bouge le liquide des larmes, recou­vrant les iris”
ou encore
“– ses mots passent dans mes cheveux
et dans les parois bombées de mes larmes”
Il résiste à l’eau :
“Plus tard, sortant de l’eau trop chaude, je sens
mon cœur battre dans les os :
conti­nue –”
Mais le deuil n’a pas non plus la trans­pa­rence glauque de la glace ; en lui se trouve une fixité qui est aussi douce que froide. Il se carac­té­rise à la fois par une indé­ter­mi­na­tion fonda­men­tale sur ce qu’il est et par une netteté tran­chante sur ce qu’il a de défi­ni­tif, d’irrémédiable. La neige dit bien comme il fige sans pour­tant arrê­ter ou mettre fin, comme il ne referme pas sans pour autant ouvrir. On ne sait pas ce qu’il est mais il est cris­tal­lin, clair, adaman­tin, précis :
“l’ellipse est fulgu­rante et ici – ne sache pas
est tout ce qui reste à l’aveugle – accepte accepte
accepte
c’est un martè­le­ment, rien d’autre, surtout pas
une injonc­tion douce, surtout pas un acquies­ce­ment,
mais plutôt un renon­ce­ment comme sous la torture,
j’accepte j’accepte – comme j’avoue”
C’est un livre dépouillé et sincère qui ne commente rien, et ne parle pas lui non plus, comme l’enfant. Il témoigne. Le martyr en grec, martus, signi­fie le témoin :
“Tu frappé à mort
et moi
n’ayant plus rien à dire, plus de voix
sauf à dire ton nom la voix la plus basse possible,
sans timbre
et sans vibra­tion possible des cordes”
Quelque chose est irré­mé­diable main­te­nant : “seule la mort inter­rom­pra le deuil”.
Ce livre est d’une immense beauté et d’une profon­deur rares. »
Ariel Spie­gler, Sitau​dis​.fr, 19 septembre 2016

« Tout s’écrit sur le registre de la perte. Et la marge de manœuvre est mince. La pen­sée “claire” remonte à une nuit per­son­nelle. Au tré­fonds de nous, elle ignore jusqu’à son phé­no­mène et sa mani­fes­ta­tion. Il y a donc en elle un réqui­si­toire qui joue en faveur de l’horreur ou un sacer­doce. La conscience que nous pos­sé­dons de nous‐​mêmes ne sert au mieux qu’à pré­ci­ser les traits de notre incer­ti­tude à notre propre égard. Et Isa­belle Bala­dine Howald rap­pelle que seules une incon­sé­quence et une incon­sis­tance de la rai­son poussent à oser pro­cla­mer l’existence incom­pa­rable de l’unité.
Quant au reste, il ne conserve que l’épaisseur d’une hal­lu­ci­na­tion. Vivre n’attend pas la confir­ma­tion d’un miroir (de l’autre ?) et c’est la mort que l’on célèbre lorsqu’on croit avoir saisi le mot juste et même s’il n’est pas contraire au bon goût de vivre sans méta­phores. »
Jean‐​Paul Gavard‐​Perret, Lelittéraire.com, 20 septembre 2016

« “L’élégie est l’arrivée et rien qu’elle. / Hantômes est le livre pour les enfants, à leur place – / de morts.” À la fin de la première partie du livre, qui en compte deux, ces trois vers semblent porter le projet, mais ils éclairent autant qu’ils inter­rogent. Si le thème de l’enfant mort, de la perte, peut être consi­déré comme élégiaque, la forme de l’écriture choi­sie, frag­men­tée, brisée, n’indique rien d’un apai­se­ment mélan­co­lique : “Cette syntaxe de la mort (tirets, cessa­tion de respi­rer)”. Le livre nous place dans la violence du deuil, et s’il est “pour les enfants”, il faut entendre qu’il leur est dédié (cf. la dédi­cace initiale) plus que destiné à leur lecture.
Les poèmes de ce livre sont directs parce que centrés sur une seule expé­rience, brutale, celle de la sépa­ra­tion. “Je ne peux pas te dire la cécité de tes yeux / – entrou­verts sans vie noir­cis / rêveur mort je ne peux pas”. Mais en même temps, ils sont complexes parce que cette expé­rience se rami­fie, se prolonge, lève des échos : ainsi pour Mallarmé dont Pour un tombeau d’Anatole croise et recroise ce livre. De même pour les passages énig­ma­tiques du singu­lier (disons l’intime, “je / tu”, poète / enfant mort) à du collec­tif : “petit peuple de hantômes” “Hantômes à genoux – prient qui ?”, “Hantômes – là.”… On songe au titre de Mahler, Kinder­to­ten­lie­der. Ce glis­se­ment de l’expérience person­nelle, domi­nante, au “frot­te­ment des textes” et à l’élargissement du “petit mort” au “mouve­ment lent des fantômes” annonce peut‐​être une stabi­li­sa­tion du deuil et la possi­bi­lité future de “l’élégie”. »
Antoine Emaz, CCP – Cahier critique de poésie, 9 décembre 2016

« Le Petit Larousse, Cixous et Mallarmé sont placés en exergue de ce livre inti­tulé Hantômes, titre inté­res­sant, qu’on asso­cie à “fantômes”, à cause de “phan­tôme”, et puisqu’il en est ques­tion, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment, dans le texte (“mouve­ment lent des fantômes en moi ce matin”, p. 8 ; “petit peuple de hantômes”, p. 28), et on pense aussi à “hantise”. On s’attend donc à un travail autour de l’obsession, l’illusion, les appa­rences, sur et avec la langue, la diction, le sens, la struc­ture, les écarts de sens et de langue, le jeu avec le sens, mais aussi le rythme, la syntaxe… On s’attend aussi, indi­rec­te­ment, à une réflexion sur l’espace occupé par la langue, les blancs entre les mots et ce qui s’y cache… et, plus direc­te­ment, à quelque chose d’expérimental, de neuf, qui défie la logique, la raison, un débor­de­ment de la langue peut‐​être… Ces aspects‐​là sont, dans une certaine mesure, présents dans Hantômes, et cette recherche de sens dans le blanc de l’absence, par l’intermédiaire de la recherche formelle pour dérou­ter le cours natu­rel de la vie (qui mène à la mort) — “veux/​déjouer mort”, p. 45 — touche certai­ne­ment. »
Sabine Huynh, « Lus un jour, aimés pour toujours (8) » [Notes de lecture], Terre à ciel, avril 2017

« Le titre du livre d’Isabelle Bala­dine Howald, Hantômes, semble un mot dimi­nué, entaillé vivant. Chan­geant de consonne initiale, il intègre le verbe “hanter” par la créa­tion d’un mot‐​valise. Mais il appa­raît entier (cruel­le­ment), “fantôme”, dans les deux épigraphes initiales, inscri­vant la perte et le main­tien à l’entrée des poèmes. Le texte, consti­tué de séquences courtes, propose des phrases hale­tantes, mini­males et criantes, sous lesquelles affleure parfois le palimp­seste du Tombeau d’Anatole, ce livre impos­sible et inachevé que Mallarmé tenta d’écrire pour son fils perdu.
Pour Isabelle Bala­dine Howald, comment vivre “[a]vec le petit mort” ? Avec et sans sont débat­tus : “mouve­ment lent des fantômes en moi ce matin”. Il faut proté­ger le mort de la réalité inau­dible de sa propre mort, comme l’avait fait Mallarmé :
“Garde le secret de sa mort au mort (ne pleure pas si haut / il enten­drait –”
Il faut taire au mort qu’il n’est plus, il en mour­rait : “tu es le seul à qui je ne l’ai jamais dit”. Statut brûlant de l’absent, présent de manière si fragile. La paren­thèse ouverte ne se fermera plus.
Le pronom “je”, devenu lieu de sous­trac­tions, est pris dans le vers troué de blancs qui agonise. Les tirets déli­mitent un espace réservé sur la page, les parois du sépulcre :
“— —
Les états de sa démo­li­tion
 — — (hori­zon­taux)”
Ce livre est‐​il une tenta­tive pour bâtir un tombeau poétique vivable ou bien la lente démo­li­tion d’une narra­trice dont la langue essouf­flée se casse au fur et à mesure qu’elle se formule ?
Le fantôme est affirmé par son absence même. Meurt‐​il aussi dans ce poème‐​tombeau, dans “[c]ette syntaxe de la mort (tirets, cessa­tion de respi­rer)” ? L’écrit n’est pas muet : “Mort est une seule syllabe”, trop court le mot qui ressemble, on s’y trom­pe­rait, à “mot”, avec ce r qui “erre” et s’y glisse. Les lettres se débattent, se heurtent. Le fantôme disperse dans le texte ses forces tortu­rées, se glisse sous les mots :
“Je crois voir tes traits enfan­tins juste en dessous” »
Isabelle Lévesque, « Poètes et fantômes », La Nouvelle Quin­zaine litté­raire, 16 avril 2018