Une, traversée

Auteurs
Yves di Manno, texte
Anne Calas, photographies
Poésie
104 pages, 15 x 25 cm, 36 photos, quadrichromie
Parution : novembre 2014

Publié avec le soutien de la région Bretagne et du Centre national du livre

 24,00

ISBN : 978-2-917751-48-0 Catégorie :

Présentation

Une, traver­sée : dans ce livre, textes et photos font sens ensemble, corps contre corps, échangent constam­ment. Les auteurs ont tenté de traver­ser, juste­ment, un maté­riau qui touche à quelque chose d’intime, pour atteindre à quelque chose qui aille au‐​delà d’une histoire privée, person­nelle, quelque chose d’autre, de plus insai­sis­sable.
Soit des photo­gra­phies de nu, auto­por­traits d’une femme dans l’obscurité d’une pièce, puis l’épaisseur d’une forêt (« verso des nuits »). D’un corps dévoilé rien cepen­dant n’est affi­ché tout en étant montré ; malgré une mise en scène presque osten­ta­toire, le corps reste pudique. On est en‐​dedans, dans l’intimité du dedans, mais l’image est construite tout autant sur les draps, fenêtres, stores, rideaux, le plan­cher, l’entrebâillement d’une porte, la buée… « elle ôte de / la nuit au drap // mélan­geant l’étoffe / à la peau // : grande surface / dégri­sée ». On est, surtout, face à ce que cette femme donne d’elle-même, ce qu’elle nous auto­rise à regar­der. Mais qui regarde ? C’est une des ques­tions d’Yves di Manno, ce regard posé – et appelé (« les yeux tour­nés vers / moi sans me voir // – nue dès lors devant qui ? » ; « qu’intime-t-elle à celui / qui n’est pas dans // la pièce ? ») : ce travail est tout d’intimité « ouverte », mais parce que cette inti­mité est duelle, fina­le­ment, parce qu’elle est parta­gée, il fran­chit l’écueil du voyeu­risme.
Les photos aussi appellent à l’histoire de l’art, font tableaux sur ce fond‐​là ; on pense à Degas et plus encore à Bonnard, bien sûr, mais aussi à certaines photos de Man Ray voire certaines toiles d’Edward Hopper – avec cette diffé­rence fonda­men­tale qu’il s’agit ici d’autoportraits, d’une femme qui pose devant son propre regard mais qui l’offre peut‐​être d’abord à l’amant, « seule et / nombreuse face // à lui ». « signe trem­blant, furtif / d’une femme inscri­vant // une impen­sable geste // : son corps comme une lettre / réin­ven­tant le conte // la danse plus ancienne // de celles qui tissèrent / le voile en d’autres temps // ébloui, déchiré ».

Photo­gra­phies d’Anne Calas

Notes de lectures

« Un livre parlé à deux voix. […] Ce que je retiens d’emblée, c’est la rigueur, la justesse, la perfec­tion des formes, aussi bien celle des photo­gra­phies (qui sont en quelque sorte des “strophes muettes”) que celle du vers qui, lui, est comme une “prise de vue” du corps réel, dans sa pure maté­ria­lité, son espace, ses objets (“un vase vide / une carafe / au bord / du lit”). Et la perfec­tion aussi de “l’objet-livre” lui‐​même, sur lequel je n’ose pas crayon­ner comme je fais toujours quand je lis, car celui‐​ci est un corps écrit, montré, magni­fié par cette rigueur, cette pureté, cette netteté du ton. […] Ce livre nous montre, et nous dit, l’amour autre­ment, l’amour comme “matière de nuit”, comme “impen­sable geste”, c’est-à-dire impen­sable légende, héroïque rencontre avec la “merveille”, l’énigme… »
Claude Adelen, Poezi­bao, 12 janvier 2015

« La collec­tion “liga­tures” […] porte magni­fi­que­ment son titre avec ce livre, tant le lien semble impos­sible à rompre entre les photo­gra­phies d’Anne Calas et les vers d’Yves di Manno. […] on pour­rait lire dans une la figure de l’aimée, l’unique, mais aussi par anagramme, nue ; pour traver­sée, le mot implique un parcours, ici celui du corps, de son image et de son inven­tion.
[…] Il faudrait exami­ner tous les mouve­ments minus­cules qu’opère Yves di Manno dans la langue, qu’il glisse d’une voyelle à l’autre — dans “la suie, la soie des nuits” ou de “sigle” à “sangle” — , qu’il intro­duise des rimes internes, qu’il déroule les contextes de « lune » ou que la ponc­tua­tion mime ce qu’un mot annonce, comme dans le vers : “: reflet :” ; etc. Il ne s’agit pas de détails mais de ce qui contri­bue à construire l’unité du motif de la femme une, traver­sée par la langue.
Les photo­gra­phies donnent à voir la nudité fémi­nine comme on ne la regarde pas. Avec le jeu subtil avec les ombres et la lumière — une chambre aux stores bais­sés, une lampe de chevet — Anne Calas montre une forme inat­ten­due, le grain de la peau, le mouve­ment d’un voile qui découvre et masque en même temps. Ici, c’est un visage qui regarde l’objectif, donc le lecteur, là, un tissu qui semble un rideau de théâtre, mais toujours le corps entier ou morcelé émeut d’être si nu devant ce voyeur qu’est l’appareil photo­gra­phique. »
Tris­tan Hordé, Sitau​dis​.fr, 9 février 2015

« Ce livre, d’une très belle présen­ta­tion, réunit [poèmes et photo­gra­phies], dans un échange constant, égali­taire, diffé­rent de ce qu’on a coutume d’appeler illus­tra­tion du texte par l’image ou commen­taire de l’image par le texte. […]
Une, traver­sée : quali­fiée de “virgule infime / au verso des nuits”, la virgule du titre lui donne son sens. Quelle est cette une, traver­sée par des rais de lumière dans une chambre aux volets fermés ? Que suggère le titre du premier chapitre, “Chambre alter­na­tive”, alors que s’impose à l’esprit la camera obscura du XVIe siècle ? […]
La femme se débat contre une horde — une de ces hordes mêlées de souve­nirs et de désirs qui assaillent les insom­niaques. Elle est nouée à une absence, si forte­ment que le rêve prend la réalité d’une poignée de glaise dont elle s’enduit la poitrine. […]
Une, traver­sée serait la page s’écrivant et qui ne dit jamais tout : du poème, une part insai­sis­sable s’éloigne au‐​delà de tout commen­taire. »
Fran­çoise Hàn, « Plus une nuit », Les Lettres fran­çaises, n° 124, mars 2015

« Chez Yves di Manno […], la ponc­tua­tion joue sa partie, en s’interposant à l’intérieur du titre à une place inusi­tée : entre l’article et le substan­tif. La virgule inter­rompt une action. La traver­sée aura‐​t‐​elle lieu ? C’est une première lecture. La seconde pour­rait être : une (femme) est traver­sée. […]
Se regar­der soi‐​même par le moyen de l’objectif, par consé­quent s’objectiver, pour se donner à voir à l’autre, tel semble être le projet d’Anne Calas. Manière de se parler et d’échanger de soi à soi comme on tient son jour­nal, et de faire part, de parta­ger, de cher­cher le regard et la parole de l’autre. […]
Les photos sont trem­blées (mais est‐​ce bien le mot juste, “trou­blées” ne conviendrait‐​il pas mieux ?), le visage et le corps pas tout à fait iden­ti­fiables.
Le texte avance en équi­libre sur cette crête,
“signe trem­blant, furtif
d’une femme inscri­vant
une impen­sable geste”
sur ce dévoi­le­ment (ou ce dévoie­ment ?) d’un corps, d’une rela­tion qui, dans un premier temps, peut sembler impu­dique. Le lecteur est charmé, attiré (et frus­tré ?), car en dépit des appa­rences, qui elles aussi sont traver­sées, ce qui est proposé demeure en marge, comme en lisière :
“d’une page
que nul d’ici
là ne lira”.
C’est un récit, un chant, où les signes, les traits, sont immo­bi­li­sés afin d’être scru­tés. C’est intime, retenu, et presque déta­ché, le flou de la photo est semblable à l’aura et les mots du poème à un vête­ment fluide qui propose et habille. »
Marie Étienne, « La traver­sée des genres », La Nouvelle Quin­zaine litté­raire, n° 1129, 1er‐​15 juin 2015