Camar(a)de

Auteur
Yannick Torlini
Poésie
88 pages, 12 x 15 cm
Parution : juin 2014

Publié avec le soutien de la région Bretagne

 14,00

ISBN : 978-2-917751-44-2 Catégorie :

Présentation

Sans doute ne pouvait‐​il y avoir meilleur titre à ce livre que Camar(a)de, asso­ciant la figu­ra­tion sque­let­tique de la Mort, la Camarde, au terme évoquant spon­ta­né­ment la lutte des classes et l’engagement parti­san. Car c’est bien de ce double mouve­ment, combat et Vanité, qu’il s’agit ici, trans­posé en « terri­toire » poétique. On peut penser que la poésie enga­gée a fait son temps, mais l’intensité comme incan­ta­toire avec laquelle Yannick Torlini parvient à l’informer lui donne une nouvelle radi­ca­lité.
Ça frappe, ça creuse et ça doute, dans Camar(a)de, et l’homme y est à la fois ployé et droit. Il y a la pelle et la pioche, les jours travaillés, le corps (à corps), le sang, la sueur, l’Usure. Avec et dans la langue : le ressas­se­ment, une sorte de bégaie­ment, une manière d’avancer dans la phrase mot après mot, en va‐​et‐​vient aussi, grâce aux asso­nances, à la ponc­tua­tion ou aux paren­thèses. Des blocs de prose heur­tée, de plus en plus hachée, et un certain lyrisme. Et cette adresse, ce tutoiement/​injonction au cama­rade. Un impé­ra­tif, véri­ta­ble­ment.

Notes de lecture

« Camar(a)de est un petit livre de poésie puis­sante et rugueuse sur le rapport au travail qui aspire la vie, brise les reins, évide l’esprit. Le cama­rade, le travailleur de force, y est inter­pellé, tutoyé, rudoyé parfois. C’est un appel à la conscience, en même temps qu’un constat sans fard d’une exis­tence marty­ri­sée par la bruta­lité des efforts. Parce que la langue doit être à l’unisson, Yannick Torlini la torture pour la faire réson­ner, explose la syntaxe comme si une pioche la trouait, la dépe­çait. »
Chris­tophe Kant­cheff, Poli­tis, 3 août 2014

« Les poèmes de Yannick Torlini sont de lecture exté­nuante, et plus ils le sont, plus l’énergie se déploie pour exiger de prendre sur‐​corps, malgré l’inévitable vers lequel, néan­moins le poète nous entraîne […], tirant des traits hori­zon­taux progres­sifs, annon­çant l’arrêt défi­ni­tif du cœur. […] Ce livre n’est fait de déma­go­gie, ne laisse pas accroire que la poésie, la langue, peuvent tout, mais peuvent accom­pa­gner éner­gi­que­ment l’exténuation. Dans la paren­thèse du titre, tout est dit, le “a” du vivant‐​camarade enserré dans l’étau de vivre, d’une vie entre paren­thèses. »
Jean‐​Pascal Dubost, Poezi­bao, 25 août 2014

« Le poète fore, loin, répète, relaie, relie, ose des ponts sévères entre les mots et crée un réseau, certes diffi­cile, complexe, où le lecteur se sent dans un risque de tous les instants, comme s’il redé­cou­vrait sa propre langue, neuve, origi­nale, décras­sée des lieux communs. »
Philippe Leuckx, Lesbel​les​phrases​.skynet​blogs​.be, 20 septembre 2014

« Ce texte en prose poétique dont le titre à double détente asso­cie mort et frater­nité, cet agen­ce­ment répé­ti­tif où le poète entend “parler/​penser/​trouer” fait en effet bégayer le babil des classes labo­rieuses, désor­mais plus alié­nées que dange­reuses. »
Fabrice Thume­rel, Libr‐​critique, 14 septembre 2014

« de page en rage malme­née, rabrouée se déman­tèle la syntaxe du poème de prose ; l’adresse à camar(a)de renfonce débusque de / dans sa “gangue […] la langue, au dedans des dents, du dedans ta bouche”, redon­dante de malheur heurt à heurt premiers ; en retom­bées concas­sées qu’un lyrisme à cordes rompues rajuste à perdre souffle, un “trublion” aux sorties d’usine à l’anachronisme abys­sal convulse un compres­sage de profé­ra­tion […] ; becquets déboî­tés, paren­thèses d’ajout […] une scan­sion furieuse, de déports en reports se ponc­tue de mois en mois qui ne font pas les saisons… »
Chris­tophe Stolo­wi­cki, CCP — Cahier critique de poésie, #29 – 1, novembre 2014

« Une langue itéra­tive, répé­ti­tive, synco­pée, élec­trique, spas­mo­dique, explo­sive, qui attrape le regard de son lecteur à la manière d’un siphon dont on ne peut quit­ter l’écoulement circu­laire sans fin. […] Il y a un côté hypno­tique dans cette écri­ture où l’ouvrier exhorté n’est pas laissé au repos. »
Jacques Morin, Décharge, n° 163, septembre 2014

« Ce livre dense, hale­tant, ahanant, rugueux comme la vie, mani­feste une triple tension. Elle s’articule entre le corps dont “[l]a fin avance prolé­ta­ri­sée, ton corps se détache de ton corps”, le comput inexo­rable du temps pris dans le filet des mois et la langue. Par la langue tenir le temps et dire le corps par le travail délité ; mais, par toi, cama­rade, être relié à la tota­lité du monde (glaise, feuilles, oiseaux, etc). Empê­cher la disso­lu­tion du corps par le nom du lien : cama­rade, “mon semblable, mon frère”. […]
Travail du poète : faire échec au “rien” par les mots, le rythme, la musique de la phrase. La scan­sion des substan­tifs ou adjec­tifs repris, répé­tés “à la chaîne” rend sensible le travail répé­ti­tif et tente (d’)écrire ce que “crie ton corps dans l’usure de ta langue”. »
Chris­tian Vogels, N47, janvier 2015

« Paren­thèses du je(u), le poème se lance. Machi­ne­rie, “travail”. Sourd et soli­daire. On ne se dérobe pas : la parole affronte le monde. Elle adhère alors se disloque et rebon­dit : repart sur de nouvelles bases. Le socle, c’est l’autre. Celui qui œuvre, son labeur répé­ti­tif qui le crève et la tâche sur la page s’étale. […]
La langue souffre : porte en ses groupes nomi­naux absor­bés (après “tant et tant de”, rien) ou ses propo­si­tions rela­tives avor­tées (“qui.”) l’impossible. Ne dit pas, vit (le corps). Alors le verbe n’est plus au centre, l’action présente mais répé­tée, insen­sée, découle des noms, se frac­tionne. Le sens est perdu. Crier.
“marteau, pioche, pelle, cama­rade à te buri­ner la vie sans cesse à te.”
Univer­sel pronom incarné, “te/​tu”, l’adresse et le thème. Soulè­ve­ment. Ne pas s’endormir, la langue, réac­tif. Le poète, l’homme avec. […]
Jamais distante, la syntaxe se colle à la souf­france, la met en poème ou page. Écrit ce qu’elle dit :
“oui : ressasse, chaque, chaque, chaque, chaque éveil comme si (ressasse) chaque coup de pioche ouvre (pelle, marteau, buri­neuse) pouvait, dans le mortier : chan­ger : chan­ger : oui, chan­ger la fatigue dans muqueuse […]”
Une voix s’élève. À l’encontre. La ponc­tua­tion enchaîne, deux points. On hésite : expli­ca­tion, résul­tat ? Insiste. Impuis­sance. Alors dire. Les outils repris, les noms énumé­rés forgent. Pas un concept, une résis­tance :
“là où plus rien (ne oui)”.
[…] “Cama­rade”, scandé, nouveau chant des parti­sans, il faut résis­ter :
“ne t’arrête jamais sur l’autel de la produc­ti­vité et de la crasse et de la fatigue et de la parole sans bouche(s).”
Le texte se révolte, avance, trébuche en sa gram­maire à la méca­nique dépro­gram­mée :
“pour­tant. pour tant. tu te riens. tu te rends (à). l’indicible travaille (te).” […]
L’homme aux semelles de vent avait boule­versé la langue de son temps pour crier sa révolte. Alors, puisque les jours de travail sont des “jours ouvrables”, comme “la chair [est] ouvrable” et que “la mort [est] ouvrable”, il reste la soli­da­rité des cama­rades et la révolte, si diffi­cile, qui ne doit pas rester un rêve. »
Isabelle Lévesque, Terre à ciel, octobre 2016