dit la femme dit l’enfant

Auteure
Christiane Veschambre
102 pages, 14 x 20 cm
Parution : février 2020

Publié avec le soutien de la région Bretagne

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 16,00

UGS : 978-2-490385-09-6 Catégorie :

Présentation

Chaque livre de Chris­tiane Veschambre porte en lui l’interrogation de l’écriture, ses mani­fes­ta­tions, sa néces­sité, son surgis­se­ment : d’où écrit-​on ? dit la femme dit l’enfant creuse cette ques­tion une nouvelle fois, sous la forme inat­ten­due d’un dialogue, voire d’une pièce de théâtre inté­rieur.
Une enfant appa­raît au seuil d’une pièce où se tient une femme. Elle reste à la lisière de cet « autre monde », une « mer de tapis ». « D’où viens-​tu » est la première phrase du texte, ques­tion que la femme pose à l’enfant. Un échange commence entre elles, oscil­lant entre le mono­logue inté­rieur et le dialogue ; la femme tutoie l’enfant et l’enfant s’en tient au pronom « elle » ou à « la dame », utili­sant quel­que­fois le vouvoie­ment (et une fois le tutoie­ment mais le quit­tant aussi­tôt). Les voix alternent, chaque fois ponc­tuées de « dit la femme », « dit l’enfant ». Toujours, elles se répondent.
La femme parle parfois au futur : elle sait (« le gilet que tu perdras »), mais pas l’enfant (« et, je ne le sais pas, cette igno­rance sera ma singu­la­rité »). Si la femme recon­naît l’enfant (« Tu es mon intime autant que mon étran­gère »), a peur de l’effrayer, si l’enfant hésite à fran­chir le seuil de l’inconnu(e), s’en protège en même temps qu’il l’attire, bien­tôt leurs deux « mondes », « celui où l’on écrit les livres » et « la vie de hlm » se révèlent moins oppo­sés, davan­tage poreux. C’est que le temps n’est pas linéaire ici : présent, passé, futur se croisent, se super­posent.
Plus on avance et plus on assiste à la super­po­si­tion (avant que les voix n’en fassent plus qu’une) en même temps qu’à un retour­ne­ment : davan­tage que l’enfant qui doit arpen­ter l’étranger qui s’ouvre en elle, c’est la femme qui se sent accu­lée sur le seuil : « Tu es au bord. Moi aussi. Pas le même. » Et c’est bien de cela qu’il s’agit pour la femme, « reve­nir là où j’étais quand tu étais là aussi », « pour que trouve voix l’incommunicable » « par l’usage humble et tendu de ma langue commune ».
Sans doute Chris­tiane Veschambre ne se sera-​t-​elle encore jamais autant livrée, bien que tout en pudeur, sur les origines intimes de son écri­ture, se retour­nant sur ses chemins, ré-​arpentant ses traverses. Et l’on ne peut que reprendre ce très beau paral­lèle qu’elle fait avec La Jetée de Chris Marker : la femme retourne au bout de la jetée, main­te­nant de toutes ses forces ce surgis­se­ment en elle, cette émotion jamais éteinte « poing serré, resserré autour de la langue qui file alors comme la lanière du fouet lorsqu’elle est libé­rée ».

Notes de lecture

« Je l’ai déjà fait par le passé1 mais c’est toujours une épreuve de rendre compte d’un récit de Chris­tiane Veschambre parce qu’il y a ce que j’appellerai “une bulle de lecture” qui nous entoure et qu’il est diffi­cile de retrans­crire quand on en sort. La bulle éclate, le livre est terminé il faut le ranger et le cours de la jour­née reprend ses droits. Diffé­rem­ment peut-​être parce que le temps du livre, de sa lecture d’une traite, la vie réelle et maté­rielle semble avoir disparu, s’être évapo­rée pour nous lais­ser seuls tout à notre écoute de la voix d’une auteure qui, je me le demande, n’écrit pas ce qu’elle veut mais ce qu’elle doit.
Cette ques­tion, je me la pose davan­tage encore avec son dernier livre, dit la femme dit l’enfant, où s’ins­talle un échange inat­tendu entre ces deux “elles” qui alternent entre le dialogue et le mono­logue inté­rieur. Des ques­tions parce que d’abord loin­taines l’une de l’autre, “Tu me regardes comme l’étrangère que je suis et nul ne peut me reve­nir plus que toi”, la femme et l’enfant se jaugent sans se brus­quer, au passé, au présent, au futur avant que leur deux mondes finissent par se rejoindre ; leur voix à l’unisson l’une de l’autre mais aussi toujours sépa­rées : “Tu es au bord. Moi aussi. Pas le même.” Deux bords rejoints par le verbe “dire” qui rythme le récit non sans rappe­ler Les vagues de Virgi­nia Woolf où là aussi “dit Rhoda”, “dit Bernard”, “dit Neville”, “dit Jinny”, etc.
La compa­rai­son entre les deux pour­rait s’arrêter là mais on retrouve dans le récit de Chris­tiane Veschambre une angoisse qu’elle n’avait encore jamais livrée aupa­ra­vant et dont elle semble se défaire par les mots […].
Un livre tout en profon­deur dans lequel l’auteure, “provi­soi­re­ment adja­cente à l’autre monde”, n’hésite pas à faire tanguer le passé et où chaque mot semble se retour­ner sur les années tracées. Le temps s’est enfui mais le livre est parvenu à l’immobiliser. Un pied sur le seuil, l’autre sur le bord, la femme au bout de la jetée semble plus que jamais libé­rée de ce qui l’effrayait : “je me tiens sur le seuil, un drôle de seuil, au bord d’un monde qui n’est plus l’autre monde, celui que j’appelais l’autre monde, mais celui-​là je ne l’appelle pas, il ne me regarde pas, il a la face noire de l’incompréhensible, il ne veut que m’effrayer, mais il ne peut pas me faire peur, il ne me connaît même pas.” »
Benoit Colboc, « Du seuil au bord, un monde », Lundiou­mardi, 10 mars 2020
1. Voir : Lundiou­mardi du 13 mars 2018.