L’enclos du vent

Auteurs
Erwann Rougé, texte
Magali Ballet, photographies
Poésie
60 pages, 15 x 25 cm / 30 photographies, quadrichromie
Parution : février 2017

Publié avec le soutien du Centre national du livre et de la région Bretagne

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 18,00

ISBN : 978-2-917751-77-0 Catégorie :

Présentation

L’enclos du vent : ici se dessine un terri­toire, clos très para­doxa­le­ment – peut‐​on circons­crire le vent ? N’est-ce pas plutôt le livre en soi, cet espace ?, où va‐​et‐​vient entre l’image et le mot, recherche de l’image sous la paupière comme du mot sous la langue jouent « le même affût pour l’intime », « un étrange aban­don // le frêle de quelque chose / inat­tendu ».
Les poèmes sont orga­ni­sés en quatre parties, ou plutôt quatre temps, ponc­tués par des séries de photo­gra­phies distinctes. D’abord la forêt, des arbres‐​écrans verti­caux ou barrés par la masse d’un reflet, clos sur eux‐​mêmes, photo­gra­phies « bougées » (dansées, pour reprendre le mot de Magali Ballet), aux tona­li­tés noires, brunes et vertes ; puis une série rouge, flam­boyante, morceaux de corps (bouche, clavi­cule, visage de profil ou tête en bas, main, torse…) ; une autre série de paysages de dunes, crêtes, arbres isolés : un espace ouvert (voire un chemin), un hori­zon, le ciel ; enfin, des arbres en bosquets ou isolés, mais ronds, massifs, des plans plus larges, la nuit (?) bleu profond, « inso­lite lumière ».
Aucune de ces parties n’est cepen­dant repliée sur elle‐​même, la « blan­cheur de cendre » de la « série rouge » rappe­lant la brume et les teintes des premières photos, ou à l’inverse, « le sel et le carmin d’une herbe » les colore autre­ment, comme, dans la troi­sième partie, « la langue lape / on ne sait quoi d’inespéré // laissé sur une peau » semble rappe­ler le corps rouge de la seconde. Croi­se­ments entre images et mots comme par varia­tions, vibra­tions. Photos et texte sont empreints de fragi­lité, d’extrême atten­tion au sensible, on y sent le toucher, la respi­ra­tion, quelque chose de char­nel ; tout passe par le corps : les yeux, la peau – Erwann Rougé parle d’« intui­tion d’un vertige », de « tres­saille­ment des lueurs, des plis et des creux » à propos des images de Magali Ballet, mais on peut aussi bien l’appliquer à sa poésie. Ici, « aucune fron­tière / ne trace de ligne // entre faille et faille // l’oiseau s’appuie sur l’air / à ce qui parle bas // autour d’une fragi­lité de plus ».
L’oiseau en méta­phore, fili­grane (qui parcourt toute l’œuvre d’Erwann Rougé), traverse du corps et du paysage : « là‐​bas le vent tient une plume / entre deux eaux // pour tout nommer / tenir l’air – toucher l’aile // cette commo­tion d’aimer // à coup de bec / ou presque ».

Photo­gra­phies de Magali Ballet

Notes de lecture

« Le monde d’Erwann Rougé est habité d’oiseaux et de vent, d’eau et de forêts, d’air et de brume, d’amour et de lumière. Son univers croise magni­fi­que­ment celui de Magali Ballet qui sait rendre l’ineffable sensa­tion d’être suspendu entre deux instants, en équi­libre entre le noir et le blanc, le silence et les sons. »
Jacky Essi­rard, mars 2017

« Ici le dialogue entre le poète Erwann Rougé et la photo­graphe Magali Ballet paraît parti­cu­liè­re­ment réussi et fécond parce qu’il évite l’illustration mutuelle et que chacun, avec les moyens propres à son art, parvient à saisir quelque chose comme l’impondérable du monde. La photo­gra­phie de Magali Ballet, si elle travaille le flou, le sombre et l’indistinct en repré­sen­tant des frag­ments de corps ou de paysages, cherche pour­tant moins à brouiller les fron­tières et à estom­per les contours qu’à permettre un enva­his­se­ment du trait dans le paysage ou un agran­dis­se­ment des détails dans les corps. Le flou ici n’atténue pas, il exacerbe l’emmêlement du visible et la présence graphique des choses, des arbres en parti­cu­lier. Parce que la photo­gra­phie dessine plus qu’elle ne capte, elle tend davan­tage à lais­ser devi­ner l’invisible qu’à figu­rer le visible. Les poèmes, eux, ne sont pas spécia­le­ment flous, ils sont même plutôt clairs, mais ils disent aussi la fron­tière entre les choses ou entre les mots (entre les mots et les choses peut‐​être). Il y a chez les deux auteurs “le même affût pour l’intime”. L’écriture exalte l’interstice, la lisière, le moment de bascule, la fragi­lité des êtres et des choses. Le poème comme la photo­gra­phie voit dans la limite un lieu de foison, dans la frange, non pas l’endroit de l’effacement mais celui où le signe est à son maxi­mum de rende­ment. Le bord n’est pas la zone où s’éteint la chose mais celle où se rallume son sens. Sur le plan théma­tique la poésie de Rougé est très riche, elle évoque des paysages marins ou fores­tiers, les éléments natu­rels, des animaux, en parti­cu­lier les oiseaux qui sont très présents et qui sont des êtres ambi­va­lents, à la fois fragiles et féroces. Ce sont eux qui sont sur le point de tout renver­ser : l’ombre en la proie, le faible en le fort ou l’imperceptible en l’évidence. L’oiseau est l’animal méto­ny­mique par excel­lence, peut‐​être parce que situé à la fron­tière de la plume et du vent, comme si l’aile le dési­gnait tout entier, dans sa vitesse et sa légè­reté mêmes, comme le lieu de bascule entre le visible et l’invisible, entre le maté­riel et l’impondérable. »
Laurent Albar­ra­cin, Poezi­bao, 11 mai 2017

« Quand un livre s’ouvre sur l’accord partagé entre le mot et l’image, la vibra­tion intime entre l’encre et le papier, le lecteur y entre sur le bout des doigts pour ne rien déran­ger de cet état de grâce : “parfois une douceur arrête / l’éraflure d’une âme.” L’enclos du vent, titre para­doxal ou méta­phore du cadrage ? Quatre ensembles de photo­gra­phies de Magali Ballet capturent des espaces en camaïeu offerts aux poèmes ellip­tiques d’Erwann Rougé.
Le poète est d’abord atten­tif aux arbres esquis­sés dans le clair‐​obscur, à leur dialogue secret avec le vent, aux fris­sons furtifs des feuilles, au mystère de l’oiseau à l’entaille de l’écorce, à l’affût du chant : “l’oiseau s’appuie sur l’air / à ce qui parle bas / autour d’une fragi­lité de plus / l’avance de la lumière / lui sert de cime.” Le deuxième ensemble d’images saigne ou brûle d’une lave de rouille incan­des­cente : “Et l’ombre portée rassemble ses morts / étoupe la faille du temps […] elle croit que le sel et le carmin / d’une herbe suffisent // pour la soif du bois.” L’œil glisse des surfaces miné­rales aux matières char­nelles, de la froi­deur de l’argile à la chaleur de l’épiderme : “plus bas les sueurs de terre / respirent l’ivresse des pentes // sous la pierre l’érosion / est rouge encore […] la langue lape / on ne sait quoi d’inespéré // laissé sur une peau.” Certaines photo­gra­phies, à la limite de l’abstraction, semblent des pein­tures, des “lavis d’aube”. Le trem­blé des formes à peine ébau­chées éveille les sens : “on mélange tout / avec l’œil et la bouche”. La dernière séquence, bleu nuit, fond nuées et fron­dai­sons : “pour tout nommer / tenir l’air – toucher l’aile // cette commo­tion d’aimer / à coup de bec / ou presque.”
L’éditrice a apporté tout le soin et tout l’amour néces­saires à la perfec­tion de cet ouvrage qu’on découvre comme un sobre trésor biblio­phi­lique… »
Michel Ména­ché, Europe, n° 158−59−60, juin‐​juillet‐​août 2017

« L’enclos du vent, par sa para­doxale assise, offre la surprise d’un complé­ment du nom qui dément la clôture, le vent trans­porte, il éloigne, il ignore les fron­tières. La liberté, il l’exerce sans conscience : il déborde, il passe et retourne. Ce vent “inef­fable1” qu’Erwann Rougé nous a déjà invi­tés à “nour­rir2”, il ne peut se captu­rer. Par quelle alchi­mie ce livre l’enclot-il ?
[…] Entre les photo­gra­phies de Magali Ballet et les poèmes d’Erwann Rougé, nulle soumis­sion, un pont, qui n’est pas de l’ordre de la figu­ra­tion, relie les mots aux images balayées. On peut souli­gner la qualité de l’édition : textes et photo­gra­phies (en quadri­chro­mie) sont unis sous la couver­ture dont l’unique rabat enserre les pages. Nous sommes immer­gés dans le paysage, dans la fami­lia­rité des arbres, par un vert traversé de bleu crépus­cu­laire ou augu­ral. Quelque chose passe, bouge, bat.
Les paysages appa­raissent ou s’effacent. Est‐​ce la tombée de la nuit ou la nais­sance du jour ? Les masses colo­rées se fondent, le dessin n’apparaît pas encore (ou plus). Ce que nous commen­çons à discer­ner sera‐​t‐​il vrai­ment ? Pour le lecteur, des paysages inté­rieurs naissent de l’indistinction.
Poème entre cime et faille, nous vivons une navi­ga­tion inso­lite dont les arbres sont les amers dres­sés. Dans ce monde, “le poème brûle”. Le corps est une partie de ce paysage à la vie trem­blante et sensuelle où la Créa­tion sans cesse se rejoue :
“il y eut l’extase des eaux ses vagues lentes
le chemin d’ocre”
Ce monde vit aussi dans sa profé­ra­tion, comme si le poème passé par les lèvres pouvait créer ces zones traver­sées, “tout ça dans un regard” pour un paysage inté­rio­risé. L’absence se déli­mite, la présence se précise, comme l’attente de “cette commo­tion d’aimer”. Les mots et les choses se sont mêlés, ce qui naît a fondé le poème. »
1. Erwann Rougé, Inef­fable vent, La Cano­pée, 2008.
2. Erwann Rougé, Nour­rir le vent, La Cano­pée, 2004.
Isabelle Lévesque, « Nais­sance du poème », La Nouvelle Quin­zaine litté­raire, n° 1181, 16 octobre 2017

« Les choix d’artistes et poètes de l’éditrice Isabelle Sauvage ainsi que l’équilibre et l’élégance de sa mise en livre font de la collec­tion “liga­tures” un ensemble qui relève du livre d’art. L’enclos du vent d’Erwann Rougé, ponc­tué par les photo­gra­phies de Magali Ballet, n’y déroge pas. Ici, para­doxe, textes et images n’illustrent pas, ne commentent pas l’autre versant du livre mais marient le sonore et le visuel en un discours à deux voies (ou voix). La photo magni­fiée par la musique du poème chante autant que le poème s’habille des lignes et couleurs de l’image.
Le premier ensemble icono­gra­phique, marqué de verts, bleus, gris, blancs mats, suggère un paysage zébré d’arbres où se devine, évanes­cente, une forme humaine (p. 18). Au centre, et cœur du livre, dans le flou d’ocres rouges ou oran­gés, l’intime du corps. Enfin le dernier ensemble reprend les teintes du début mais, souvent plus sombres, elles s’approchent du noir (p. 55). Bruit le vent entre les branches, parle le corps, vient la nuit et le silence du vent. Enclos, le poème brûle, fût‐​ce à coup de bec.
Cher­cher l’équilibre du vent. Tout comme l’oiseau plane et flue dans la lumière, le poème va vers l’oubli qu’on a devant soi (p. 42) Sensible, dans la lecture à haute voix, le jeu de sono­ri­tés n’est pas sans suggé­rer le souffle le batte­ment d’une aile par l’allitération de liquides (p. 6), de frica­tives (p. 26) voire des deux à la fois (p. 20). Flui­dité : cela se donne lente­ment (p. 25) et incite le lecteur à voya­ger entre visions colo­rées et chemins sonores où le silence frappe et caresse car en marchant les mots sont calmes (p. 43). […]
Ici, la photo­gra­phie d’un espace incer­tain (flous, à‐​plat de couleurs, formes vagues et “dansées”) rend percep­tible la sensua­lité et la fraî­cheur de l’élément natu­rel, la fièvre du corps, voire l’immobile des arbres dans la nuit (morti­fère ?) (pp. 54 – 55). Le poème, lui, habite le temps. Il va son chemin dans le vent, vole et glisse. Part de l’ange entre les mots / qu’on supporte mal d’entendre/ (…) : la cica­trice d’une absence (p. 24)
Le vent porte ce qui nomme et trace le rythme du monde : la plume de l’oiseau. Pour que soit fixé le corps paysage : nul n’est plus intime / que ce reti­re­ment du souffle qui va entre les blancs / ce que l’arbre croit / main­te­nir debout (p. 17) : dans l’enclos du vent : le poème. »
Chris­tian Vogels, N47, n° 31, 20 décembre 2017