Topographie

Auteur
Benoit Colboc
Récit
86 pages, 12 x 15 cm
Parution : juin 2021

Publié avec le soutien de la région Bretagne

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 15,00

ISBN  978-2-490385-25-6 Catégorie 

Présentation

D’une histoire banale en soi, Benoit Colboc forme un vrai projet litté­raire. C’est dans l’écriture même de ce récit non linéaire, construit par petites touches, que semble se faire jour une compré­hen­sion, lais­sant par là-​même le lecteur tracer son chemin, sa carte, sa topo­gra­phie. L’auteur n’explique pas : pas de liens de causa­li­tés, encore moins d’effets, ni de morale. Il sait qu’il faut se défier de sa mémoire, de son imagi­naire, de ce qu’on prend comme des véri­tés, cette « bouche­rie sans hémo­glo­bine que l’on appelle souvenirs ».
Il y a donc une famille (un père, une mère, une sœur, un frère et enfin le « dernier », le narra­teur). La famille est ordi­naire, enten­dons par là qu’elle répond aux us et coutumes d’une époque, avec ses habi­tudes, ses « qu’en dira-​t-​on » ; sorte « d’entre soi » social et cultu­rel ennuyeux. Chacun a sa place, ou plutôt la place que les autres lui laissent et/​ou qu’il veut ou peut bien prendre. La pièce centrale est le père, et pour­tant si peu là. Chacun s’appréhende en fonc­tion de cette place, ainsi le père et la fille « se comprennent » parce que chacun est l’aîné de sa fratrie, ou encore le fils « sillonne le succès » et respecte « les bases », voué à prendre la suite du père… Sauf le « dernier », décalé, en hosti­lité avec le père car il a « déplacé le pire pour éluci­der sa souf­france », les souve­nirs l’égarent, induisent des erreurs qui font du père « un monstre ».
Un événe­ment redes­sine la carte : le suicide du père, qui ébranle la distri­bu­tion des charges et dément les certi­tudes. Avec cette dispa­ri­tion, le père, qui aimait « les entre-​deux, les ambi­guï­tés », a choisi la radi­ca­lité : il « s’est libéré ce père frac­turé », « il déci­dait une dernière fois ». La mère, gardienne du « cela ne se fait pas », retrouve quelques accents à sa vie. Le « on ne dit rien à personne » s’entrouvre : le « dernier » a été tous les vendre­dis soirs « l’enfantchériprêté de tous les caprices » à un couple de personnes âgées. Anni­hilé et oublié pendant des années, ce couple de vieux, leurs gestes et les circons­tances. Mais il y a comme des « flous » – quelques bribes des actes subis – qui perdurent, dépla­cés : « long­temps je les ai cher­chés dans un rêve avec le père ». Et ceci s’effondre avec le suicide, cette frac­ture : « Je l’accablais de ce qu’il n’avait jamais fait ».
Une défaillance que le narra­teur sature avec son écri­ture boitillante, ses phrases heur­tées, son récit désar­ti­culé, ses conju­gai­sons mélan­gées… se désa­vouant puis réta­blis­sant enfin : « j’avais refusé de voir », de le voir, « Lui qui m’aimait et qui était moi. J’étais lui ». Une « concorde » peut dès lors s’établir, mais du côté d’une balafre : « je / tu / fondus / Nos démo­lis ». Ainsi partagent-​ils sans doute l’ambivalence de la honte et de la culpabilité ?

Notes de lecture

« Ce qui frappe dans ce texte tendu et resserré à l’extrême, c’est le peu de mots qu’il faut à Benoit Colboc pour parve­nir à ses fins. Tout est frag­menté et décrit avec conci­sion et rigueur. Qu’il s’agisse de l’histoire doulou­reuse du père – et de son travail à la ferme – , de celle du fils, qui s’en veut d’être passé à côté d’un homme qui lui ressem­blait tant, ou du parcours des autres membres de la famille, chacun d’entre eux ayant droit à un chapitre.
Le rythme effréné que l’auteur impose à son récit est impres­sion­nant. Il n’oublie rien. Chaque détail porte. Il les assemble, ne se pose pas la ques­tion de la phrase joli­ment construite, et pas plus de la ponc­tua­tion. Il écrit par secousses, respire par à‑coups, s’accoude à une mémoire fébrile et précise ce qu’il en est du désar­roi de la maison­née au moment où – dernier chapitre – tous doivent se réunir pour rendre à la terre le corps de celui qui aura passé sa vie à la travailler. Il l’aura fait sans jamais prendre soin de lui, sans s’alléger, sans parta­ger ses secrets, accep­tant son mal-​être bouche cousue, à l’inverse du narra­teur qui décide, pour se sauver, de parler et d’écrire. »
Jacques Josse, remue​.net, 9 août 2021

« Une famille, un suicide, “N’entrez pas là-​dedans vous égarer. Le père frac­turé a fait taire les douleurs”, des souve­nirs refou­lés, des incer­ti­tudes, je et tu. Une figure, l’avant et l’après de senti­ments et de culpa­bi­lité. Et en premier lieu, une écri­ture qui vous saisit, vous retient, vous entraine dans une topo­gra­phie familiale. […]
Un récit de temps et de regards mélan­gés. “Le présent d’un passé qui a menti ses lende­mains à conju­guer”. La force d’une construc­tion sinueuse entre présent et mémoire, les portes du souve­nir à ouvrir… Un grand livre. »
Didier Epsz­tajn, « Enfant­prêté au silence de ma honte j’attends la colère », Entre les lignes entre les mots, 13 août 2021

« Il y a beau­coup de morts dans la poésie et la famille proche/​élargie de Benoit Colboc, beau­coup de fantômes, de paroles tues, de pendus.
Des trau­ma­tismes, des dépres­sions, des aphasies.
Des incom­pré­hen­sions, des aban­dons, de hautes solitudes. […]
Voilà une vie, des petits secrets, des riens dont on fait des mondes […].
Main­te­nant qu’il est grand, le fils s’exprime en vers, ou à peu près, en tirs de phrases, en hoquets de mots, en pudeurs de blancs. […]
Combien de lecteurs en qui cette histoire en ellipses se déposera ?
Poète ? Oui, dans la déchirure. »
Fabien Ribery, « Au nom du père, par Benoit Colboc, poète », L’Intervalle, 22 août 2021

« Il y a le père, la mère, le frère, la sœur. Et “moi”. Personne n’a de nom dans Topo­gra­phie, sauf l’auteur sur la couver­ture, et celle dont les vaches four­nissent le lait du matin qui fait vomir le narra­teur enfant, “lamèreRolletdelafermed’àcôté”, tout atta­ché. Benoit Colboc, dans son récit, use de la typo­gra­phie pour concas­ser ce que la phrase pour­rait avoir de trop beau, pour qu’elle soit endo­lo­rie. Les para­graphes se déclinent en poésie, en vers libres […] La tendresse qui s’exerce ici est remarquable. »
Claire Devar­rieux, « Benoit Colboc, sombres vendre­dis », Libé­ra­tion, 28 – 29 août 2021

« Aux premières lignes de ce Topo­gra­phie : “Et ton père ? / Il s’est pendu libre à présent. / Libre ?”, le lecteur craint qu’un livre commen­çant dans une telle tension, l’auteur ne puisse la “tenir” jusqu’à la fin de l’ouvrage.
Si. Alors le lecteur pose par instants le livre, cette fois pour se préser­ver de ne pas le finir trop vite. Avec la sensa­tion de se trou­ver devant un livre néces­saire ; (“Comment nous attar­der à des livres auxquels, sensi­ble­ment, l’auteur n’a pas été contraint ?” G. Bataille) À la tension des évène­ments répond la fragi­lité et le fil trem­blant, brin­gue­balé, frag­menté des phrases. “À l’écriture de ne pas fuir” les douleurs, les peurs, les hontes à travers lesquelles les membres d’une famille : père, mère, sœur, frère et “enfant prêté” (le narra­teur) tâtonnent ou basculent vers leur liberté ultime. Un lieu et un temps ancrés dans un monde agri­cole d’aujourd’hui aux prises avec un boule­ver­se­ment des modes de vie. À ne pas manquer. Tout comme un autre texte Tremble, en résonance. »
Gene­viève Peigné, août 2021

« Topo­gra­phie est un récit de famille dont la struc­ture en six parties est repré­sen­ta­tive du rapport du narrateur-​personnage aux autres membres du foyer : le livre s’ouvre et se clôt sur la figure du père dont l’absence soutient l’ensemble du récit. […] Le lieu prin­ci­pal de Topo­gra­phie est ainsi posé : il ne s’agit pas d’un lieu que l’on peut placer sur une carte, comme le lais­sait entendre le titre, mais un lieu symbo­lique, à savoir l’absence du père qui ne se résout que dans la dernière partie du récit, lorsque le lieu symbo­lique devient lieu concret avec l’“en-terre[ment]” – et le choix de l’auteur de scin­der ainsi le mot est chargé de sens dans ce contexte agri­cole où c’est le rapport à la terre qui a poussé le père à bout.
Plutôt que sur une carte, la topo­gra­phie du récit de Benoit Colboc s’esquisse donc sur une feuille de papier avec des mots, pour créer un réseau sensible des rela­tions fami­liales sur l’arrière-fond de l’absence du père. »
Stéphane Lambion, Poezi­bao, 20 septembre 2021

« Topo­gra­phie est un livre bref, tendu, compact. On dirait, pour complé­ter ces quali­fi­ca­tifs, qu’il est presque étrange de parve­nir à dire tant de choses en si peu de mots, comme si l’écriture devait conte­nir une inten­sité extrême. C’est qu’elle procède d’une alter­nance d’opacités et de clar­tés, comme une obscu­rité traver­sée par des éclairs fracassants. […]
Disons-​le clai­re­ment, on se trouve face à un écri­vain de grand talent qui paraît obéir à une force impla­cable, saisis­sante, à l’obligation de profé­rer quelque chose, et qui lutte, par l’écriture, dans l’écriture même, pour instau­rer une distance qui rende possible l’expression. Et c’est pour­quoi ce petit ouvrage déploie une langue alté­rée, que la syntaxe y est boule­ver­sée, que son rythme relève à la fois d’un empê­che­ment et d’une libé­ra­tion. La langue y est tendue, abra­sée, conte­nant toutes les contra­dic­tions du secret et de l’aveu. »
Hugo Pradelle, « Un récit et un poème, boule­ver­sant coup double de Colboc », Media­part, 12 décembre 2021 ; « Deux livres, une exis­tence », En atten­dant Nadeau, 18 décembre 2021