J’ai connu le corps de ma mère

Auteure
Gladys Brégeon
48 pages, 12 x 15 cm
Parution : novembre 2015

Publié avec le soutien de la région Bretagne et du Centre national du livre

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 11,00

ISBN : 978-2-917751-61-9 Catégorie :

Présentation

J’ai connu le corps de ma mère est une « couche » parti­cu­lière, comme une excrois­sance de Couches que nous publions paral­lè­le­ment. Où la phrase s’étire davan­tage, sans doute moins pudique, où l’auteure se met plus à nu, plus à vif. Gladys Brégeon ne tait pas ce qu’elle doit au Jour­nal de deuil de Barthes, où l’a happée cette phrase, « J’ai connu le corps de ma mère malade, puis mourante. » Qu’elle n’en ait retenu qu’une partie dit comment elle s’en éman­ci­pait, tout en l’englobant. Dit ce qui en elle surgis­sait de l’agonie, du deuil auquel elle était confron­tée.
À la mort de sa mère, c’est la concor­dance de chiffres, de dates, et d’un mois, février, qui est le signe d’une trouée vers l’enfance, les enfances. On est comme pris de vertige à l’énoncé de ces nais­sances et morts qui font se super­po­ser « Les géné­ra­tions / Les moitiés // Les morceaux recol­lés » et, avec, « Ce que je ne voulais pas être / Ceux que je ne voulais pas être », le « patri­moine fami­lial / À ciel ouvert // Ce grand trou / Sur lequel je gran­dis / Sur lequel je vieillis ».
C’est aussi tout le corps de la mère qui revient en s’en allant, depuis « Ces cuisses d’où je viens », humeurs corpo­relles (odeur, respi­ra­tion, râle…) aussi bien que mentales : douceur, sourire, ou manque d’énergie, rési­gna­tion, impa­tience… Toute l’ambiguïté d’une intime connais­sance et d’un constat, être désor­mais face à une incon­nue. Une femme dont les « déserts », les « forêts », « importent » et « déportent » et dont elle se « méfie ». « Tu ne te ressembles pas // Comment te lais­ser là / En rester là ». Dès lors, « Il va falloir se lais­ser faire / Ouvrir toutes les portes // D’entrées / De sorties », faire avec « L’amer / Le refus / Le foyer / Le para­dis / La chaleur / Le ventre / Le vertige / L’absence ».

Notes de lecture

« … Tron­quant la phrase de Barthes, [Gladys Brégeon] effec­tue un bond en avant par-​dessus la mala­die et la mort, pour ne pas s’attarder ni s’appesantir et éviter sur ce qui peut faire risque, le pathos du deuil. “Dès qu’un être est mort, construc­tion affo­lée de l’avenir”, est-​il écrit dans le Jour­nal de deuil. “Construc­tion affo­lée” : regar­der en arrière sans s’attarder, même si la mort d’une mère provoque le branle de l’ascendance et de la généa­lo­gie, de l’histoire fami­liale pleine de troubles :
“De ce prénom qu’elle m’a donné
De mon année de nais­sance 81
De l’accident de son père février 81
De la nais­sance de sa mère 19 février 22
De la mort de sa mère 19 février 15
De l’enterrement de mon père 17 février 87
Du jour de sa nais­sance 17 février 51
Du jour de sa mort 17 février 09
Tous
Convo­qués là”
[…]
Une kabbale person­nelle qui fait de ces poèmes des poèmes droits comme un chiffre, au tempo binaire, la mère et sa fille. Entrer dans cette loi des chiffres, c’est entrer dans des lois abys­sales, mais peu importe, “le vertige est un baume”. Les poèmes de ce livre mince, en cela, contenu, sont faits d’humilité devant la mort, qui nous est supé­rieure, et surtout lorsqu’elle s’impose à vous en prenant un être cher. Les vers sont brefs, ellip­tiques, accom­pagnent à rebours la souf­france de celle qui mourut ; si le temps du poème est le temps du présent, il est le temps du présent passé dans l’avenir pour accep­ter cela : “Je ne la rever­rai plus jamais”, c’est aussi simple que c’est compli­qué. »
Jean-​Pascal Dubost, Poezi­bao, 22 février 2016

« Dans ce livre, si retenu et faible et doux, du jour de la mort de sa mère le 17 février 09, et des souve­nirs et des douleurs et de la gran­deur de son corps et de son quoti­dien [Gladys Brégeon] nous dit toute l’importance, elle connaît son odeur et ses rides et nous parle “De son dos / Cette courbe… / Sous laquelle tout la tuait”.
[…]
Ce livre est l’héritage de Gladys Brégeon qui nous donne le corps de sa mère, et elle nous la livre dans l’entièreté de ce qu’il lui est possible de dire, traver­sée par le vide et l’intervalle des pages, qui la resti­tuent sur le bord de l’abîme, char­gée de tout ce qu’elle a dit, vécu, pensé, le portrait le plus cher possible de celle qui est rentrée dans le silence. »
Vian­ney Lacombe, Poezi­bao, 7 mars 2016

« Il faut peu de mots, et peu de pages, à Gladys Brégeon pour toucher de près le départ de celle qui s’éloigne du “centre-​vie”. Son livre, hommage – et tombeau – à “Celle d’où je viens / Ma mère”, est simple et concis. D’une grande sobriété. Et d’une infi­nie déli­ca­tesse. »
Jacques Josse, Remue​.net, 22 mars 2016

« Les deux livres ont la même origine : la mort de la mère. L’angle d’attaque est cepen­dant sensi­ble­ment diffé­rent : J’ai connu… reste dans le vécu immé­diat du deuil, dans ce qui “laisse sans voix”, tandis que Couches prend une allure plus médi­ta­tive et glisse de la mort à l’écriture. La violence de la sépa­ra­tion est saisie, mais sans pathé­tique, au point que la rela­tion à la mère appa­raît complexe, assez loin du cliché habi­tuel de l’amour filial. La rupture de la mort déso­riente certes mais elle tourne comme une page déjà froide de l’histoire person­nelle. De l’enfance revient, de l’originaire, mais tout autant de l’écart, de la distance prise : “Ce que je ne voulais pas être / Ceux que je ne voulais pas être”. L’écriture est lyrique (“je”, émotion…) mais sans l’ampleur du chant : le vers est très court et le blanc domine. Pour­tant, la méca­nique lyrique reste bien présente, notam­ment par tout un système de reprises, relances, répé­ti­tions : sur le plan sonore, tissage homo­pho­nique (“nous sommes (…) en somme (…) en sommeil (…) somme d’ans (…) au sommet” p. 8) ; sur le plan syntaxique, abon­dance de l’anaphore et de l’accumulation ; emploi de leit­mo­tive (dans Couches, deux poèmes sont répé­tés chacun trois fois) ; relance de poème à poème par reprise d’un segment (“je me souviens”, p. 20 à 23)… On pour­rait parler d’une sorte de lyrisme contra­rié qui fonc­tionne très bien dans J’ai connu… et un peu moins bien sans doute dans Couches où l’ellipse et le laco­nisme sont moins domi­nants. Les deux livres sont à lire pour décou­vrir une voix poétique singu­lière qui peut passer d’une page mini­male comme “Elle /// Est /// Là” (p. 11) à des séquences plus hermé­tiques comme “Délite par délit de vivre ou de dormir / Clive autop­sie / Lit de pierre” (p. 30). On peut préfé­rer une pente à l’autre, mais on reste frappé par la liberté d’allure et le souci constant des combi­nai­sons sonores. »
Antoine Emaz, CCP – Cahier critique de poésie, # 32 – 1, 20 mai 2016