La nuit t’a suivi

Auteur
Yannick Torlini
Poésie
114 pages, 12 x 15 cm
Parution : novembre 2016

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 16,00

ISBN : 978-2-917751-75-6 Catégorie :

Présentation

La nuit t’a suivi est un livre assez abrupt au premier abord, comme tous les livres de Yannick Torlini. Mais ce flux de paroles très vite happe le lecteur, l’entraîne dans son chant comme hypno­tique. Lita­nie ? mais le terme est trop empreint de son sens litur­gique, ou trop souvent employé de manière péjo­ra­tive. Mélo­pée, peut‐​être. Tant est fort le carac­tère ryth­mique et mélo­dique de ce texte. Mais le quali­fier ainsi gomme un peu sa violence, qui ne laisse pas souf­fler – on peut penser à une transe, et on aime­rait entendre un jour Yannick Torlini profé­rer La nuit t’a suivi d’un bout à l’autre.
C’est à un constat d’une extrême luci­dité quant à la diffi­culté de vivre aujourd’hui dans un effon­dre­ment géné­ra­lisé qu’est sommé le lecteur, ce tu sans cesse répété, adresse impé­ra­tive, injonc­tive. « tu te tiens là dans ce cube de ques­tions la porte bien fermée à toi‐​même à ce qu’il reste de toi à tenter de rassem­bler les pièces inexis­tantes d’une énigme sans failles tandis que de l’autre côté rien n’a jamais changé oui la nuit t’a suivi / c’est là ton effon­dre­ment quoti­dien » – pas de ponc­tua­tion, la phrase inin­ter­rom­pue ou, comme les jours, « ne cessant de finir », les seules « pauses » étant les passages à la ligne. Et cepen­dant, toujours, « dans ce petit cube de déses­poir quelque chose semble ne pas s’être brisé ». La nuit t’a suivi en effet ne cesse de balan­cer entre déses­poir et espoir obstiné, un « désas­treux espoir » « à toujours ressas­ser l’humain » – « tu es là abso­lu­ment debout sur tes jambes » / « tu te relèves encore et encore pour mieux tomber chaque fois mieux te rele­ver encore ».
Mais au‐​delà de l’apparente répé­ti­tion, le texte toujours avance, avec des enchaî­ne­ments à la fois semblables et déca­lés, évolue et se méta­mor­phose au fil des phrases : « main­te­nant », « et main­te­nant », « là main­te­nant », « là tu es là main­te­nant », « comment c’est dans tu es là main­te­nant », « pour­tant il te faut insis­ter… », « pour­tant insis­ter pour / tant ce lent retrait ». Dans le constat initial, aux phrases davan­tage énon­cia­tives, s’imbriquent ainsi peu à peu un « comment c’est » puis un « pour­quoi », et les verbes peuvent même deve­nir actifs (« crache », « fronde », « arpente », « guette », « sors », « respire »…) et désor­mais « il s’agit de » faire. De « rester dans les secousses du vivre », parce que « rien ne finira beau­coup d’instants sont encore à pronon­cer ».
Reste la foi dans la parole, parce que « ta langue n’appartient pas », la langue, dans le corps, reste le « sismo­graphe d’un dehors », à consta­ter les dégâts : « tu es debout ici à réduire l’espace qui te sépare du néant », à creu­ser, il faut toujours creu­ser pour « agré­ger tout ce qui ne peut plus tenir ensemble » et inven­ter même « cette guerre du vivant », « cette géogra­phie du doute ».

Notes de lecture

« Courir essouf­flé, devant la nuit courir et suivre en double file Yannick Torlini. Sa langue éloigne : des sentiers battus. Elle abat les cartes droites et bien rangées. Il faut accep­ter de se lais­ser percer par un cri continu – rien ne ponc­tue ce que l’auteur appelle sa “malangue”. […]
L’instant présent que prend la nuit, c’est “main­te­nant”, adverbe consti­tué de lexèmes à capa­ci­tés séman­tiques diverses : du verbe “tenir” au parti­cipe présent, au sens de résis­ter, à la main d’humaine ascen­dance présente dans la première syllabe du mot. Cet adverbe force l’ici, le présent dur et cogné, il lance le texte, à fond ! et se dissé­mine. Poète ascen­dant propul­sion, poète révolté, pas comme avant comme main­te­nant ici dans un souffle qui assène la vérité sociale (le déman­ti­bulé d’ici) pour ne pas l’accepter. La langue opère cela. Pour­quoi ? Parce qu’elle peut se vivre libre et toni­true en avant d’agir. »
Isabelle Lévesque, La Nouvelle Quin­zaine litté­raire, n° 1166, 1er‐​15 février 2017

« Très tôt commen­cée, l’œuvre de Yannick Torlini, forte déjà – il est né en 1988 – d’une dizaine d’ouvrages, conti­nue de tarau­der le désastre d’un monde jugé sur sa fin. Le texte ici ressemble à une phrase avan­çant en se répé­tant partiel­le­ment pour se char­ger progres­si­ve­ment d’autres mots ressas­sant l’échec, la douleur et le déses­poir, ce fardeau, selon l’auteur, ancré comme une fata­lité en chaque être humain. Ne reste‐​t‐​il plus qu’à faire partie de la rumeur du monde ou bien d’autres mondes sont‐​ils possibles ? La nuit de Yannick Torlini empiète large­ment sur le jour. Elle masque les idéaux et ce qui char­pen­tait avec sens nos vies avant. Le corps aujourd’hui tente de “s’échapper de ce qui ne tient plus ensemble”, addi­tion­nant sans illu­sion des frag­ments de langue collés. “Il faudra bien que tu finisses ta phrase un jour”, écrit l’auteur, comme s’adressant à lui‐​même, lui qui n’a plus guère d’espoir de se libé­rer de ce qu’il nomme la “malangue”. En atten­dant il conti­nue d’avancer d’un livre à l’autre, persé­vé­rant dans “ce travail du rien pour qu’il devienne quelque chose”. Comme un lent suicide programmé. “Il est temps d’advenir”, conclut‐​il, sans doute provi­soi­re­ment. »
Alain Helis­sen, CCP – Cahier critique de poésie, # 34 – 1, 12 mai 2017