Éparpillements

Auteure
Camille Loivier
Poésie
142 pages, 14 x 20 cm
Parution : juin 2017

Publié avec le soutien de la région Bretagne

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 18,00

ISBN : 978-2-917751-81-7 Catégorie :

Présentation

Que savons-​nous des choses ? Que savent de nous les choses ? Dans une obsé­dante danse macabre des morts, des vivants et des choses, où l’usage musi­cal des blancs venus absor­ber la ponc­tua­tion donne le rythme, les Épar­pille­ments de Camille Loivier esquissent une réponse. Les objets s’adressent à nous (ou est-​ce l’auteure qui nous parle au travers des objets ?) : « je suis l’horloge je sonne je répète l’heure » ; « je suis la table de tes premiers écrits », puis, plus loin, non sans humour : « tu me tapes sur les nerfs moi la table de tes premiers écrits » ; « je suis le mate­las », qui a porté pendant des années « les deux corps de ta mère et de ton père »… Ils nous racontent, ils nous bous­culent, ils disent leur vie persis­tante long­temps après la dispa­ri­tion de leur proprié­taire : « je suis la vieille éponge rata­ti­née tombée à terre dans la salle de bains ».
Et rien n’est oublié, rien ne s’oublie, ni les maisons qui « passent de main en main », provo­quant « les ecchy­moses des lieux que je ne connais pas », ni leurs occu­pants, meubles, hommes ou bestioles. Vanité des vani­tés, l’omniprésence des insectes – papillons de nuit, « moines réin­car­nés » s’immolant aux lampes, « danse folle » des mouches ou arai­gnées, « hôtes véri­tables » de la maison – inscrit le texte dans la longue tradi­tion artis­tique du memento mori.
Tout au long des trois cahiers « qui se tiennent par la main » et qui consti­tuent Épar­pille­ments, les trois concepts du temps, aiôn (durée de la vie, desti­née), chro­nos (le tout du temps, rela­tif au présent) et kairos (l’instant oppor­tun), ainsi que nombre de figures mytho­lo­giques, nous rappellent en effet que « la mort nous guette mais la vie nous démange », nous entraî­nant dans son tour­billon, dans le mouve­ment et l’emballement des choses. Alors surviennent, comme des épipha­nies, des irrup­tions d’instants qui ajoutent de la valeur au monde, le rêve du désert ou le rêve d’« avoir une maison vide au fond de soi ». Et, peu à peu, les choses « nous laissent partir », « les maisons retournent à la mer » « car la nuit tombe tôt ».

Notes de lecture

« Livre en trois cahiers où le temps se mesure par lieux diffé­rés. Perles d’un collier de vie. L’histoire se loge dans la sinuo­sité de démé­na­ge­ments succes­sifs. Et l’être s’identifie tour à tour aux diffé­rents objets qui aimantent les senti­ments et les souve­nirs. “Je suis / la chaise au dossier comme une lyre” …. “Je suis la lampe dorée sur le piano noir”. Quel­que­fois il y a une rela­tion physique avec la chose élue par la mémoire : “je suis l’ecchymose du coin de table”. Les maisons changent, chacune gardant sa person­na­lité. Chaque pièce aussi trouve son équi­valent person­nel et litté­raire : “ma place est l’alcôve et le mono­logue inté­rieur”.
Camille Loivier, à force de décrire émotion­nel­le­ment les endroits où elle a vécu, invente des fins décon­cer­tantes : “je regarde dehors le monde est maison”. Ou bien, plus loin, à mettre en paral­lèle : “la femme est maison et l’homme est dehors”. Le lieu est impré­gné par les proches qui l’ont peuplé, voire les ancêtres qui la hantent. Généa­lo­gie des sensa­tions et des images. “Tu dors dans le creux de ta mère”. La famille est là qui ques­tionne dans le reflet des miroirs et les horloges qui dialoguent en s’escrimant à aiguilles mouche­tées. Au-​delà du foyer, arbres et oiseaux prolongent le regard. Juste à l’extérieur, chênes et hiron­delles balisent la mémoire. Les épar­pille­ments tiennent à ces dépla­ce­ments de maté­riel qui ont perdu leur utilité et leur inté­rêt, et surtout à tous les oublis qui opaci­fient la conscience, avec la perte sèche des siens et le dénoue­ment lent des liens. Il faut recom­po­ser l’univers entier avec une infi­nité de détails soudain désin­car­nés. Une solu­tion demeure entre l’évasion vers des contrées étran­gères ou la domes­ti­ca­tion de cauche­mars prégnants. L’auteure trans­mue le signe entre l’homme et la nature “comment se forme la mémoire des lieux / par des traces / on devient paysage”. »
Jacmo (Jacques Morin), Texture, juillet 2017, et Décharge, n° 175, septembre 2017

« “Chacun a une maison vide aban­don­née / dans un coin de la mémoire” (p. 47), ces deux vers asso­cient ce qui fait le cœur de ce livre. On y trouve des lieux où l’auteure a vécu, espaces peuplés d’objets que le souve­nir conserve au-​delà de leur perte ou de l’abandon – lien complexe avec le temps, dans la mesure où le présent est truffé de passés dispa­rus : “le temps consa­cré à ce que l’on aime est court” (p. 75). Pas de sélec­tion ou de hiérar­chie dans ce qui demeure en mémoire : à côté des horloges (nombreuses, souli­gnant la présence du temps) ou d’une lampe de piano, appa­raissent par exemple une “vieille éponge rata­ti­née” (p. 63) ou des déchets (“nous sommes les détri­tus” p. 33) – autant de traces de passages dans ces maisons et leur envi­ron­ne­ment, puisque sont inté­grés des arbres ou des hiron­delles par exemple, qui reviennent après leur période migra­toire, un peu à l’image de l’auteure. La dimen­sion auto­bio­gra­phique demeure discrète et pudique alors qu’elle aurait pu servir de centre à un tel livre, les quelques éléments fami­liaux mention­nés ne prédo­mi­nant pas ; ce qui prévaut inter­roge ce que la présence mémo­rielle de ces objets déclenche : émotion, médi­ta­tion, rêve­rie, humour. Ni élégie ni nostal­gie, le poème déplace parfois la ques­tion du lieu vers celle de l’être où se concentrent ces épar­pille­ments : “je suis la maison car je me disperse en chaque objet (…) // et même ces objets de nulle personne / me disent ce que je suis” (p. 106). Dispa­ri­tion et encom­bre­ment s’entremêlent dans un même mouve­ment puisque ce qui a quitté la réalité connue se loge comme il peut dans la mémoire, privi­lé­giant non ce qu’on habite mais ce qui nous habite, et fabri­quant peut-​être un trop-​plein qui masque­rait la crainte du vide : “le nomade a sa maison en lui / il ne reste pas il ne quitte pas / c’est le séden­taire qui se perd / c’est lui qui erre” (p. 131). »
Ludo­vic Degroote, Poezi­bao, 12 mars 2018