Le Livre des morts

Auteurs
Muriel Rukeyser
Vladimir Pozner
Poésie
114 pages, 15 x 19 cm
Parution : mars 2017
Titre original : The Book of the Dead (publié dans le recueil U.S.1, New York, Covici and Friede, 1938)
Édition enrichie d’un cahier de 11 photographies
Accompagné de « Cadavres, sous-produits des dividendes » de Vladimir Pozner (extrait de Les États-Désunis, 1938, rééd. Montréal,
Lux Éditeur, 2009)
Traduit de l’anglais (américain) par Emmanuelle Pingault

Publié avec le soutien de la région Bretagne

Voir les premières pages

 24,00

ISBN : 978-2-917751-31-2 Catégorie :

Présentation

L’événement qui déclen­cha l’écriture du Livre des morts est un scan­dale indus­triel survenu à Gauley Bridge, en Virginie-​Occidentale, au début des années 1930 : sous la respon­sa­bi­lité de la Union Carbide and Carbon Corpo­ra­tion, un tunnel fut creusé pour dévier une partie des eaux de la New River et alimen­ter une centrale hydro­élec­trique ; la roche se révéla d’une très forte teneur en silice… Pour de banales raisons d’économies, et dans un cynisme total, les mineurs travaillaient sans masque, à sec, et sans venti­la­tion : plus de 750 parmi les 2 000 hommes, essen­tiel­le­ment noirs, périrent de sili­cose durant les cinq ans que dura le perce­ment du tunnel. Au milieu des années 1930, le scan­dale fit surface grâce à la téna­cité de quelques proches des victimes et, avec l’appui des médias, fut porté en 1937 devant le Congrès, lequel fina­le­ment n’octroya aux familles qu’une compen­sa­tion déri­soire, couvrant à peine les frais de justice enga­gés.
Tout juste rentrée d’Espagne, en 1937, Muriel Rukey­ser se rendit à Gauley Bridge pour rencon­trer les victimes et glaner toutes les infor­ma­tions sur cette tragé­die, accom­pa­gnée d’une photo­graphe, Nancy Naum­burg. Leur objec­tif commun était de « rela­ter » le drame en croi­sant images et poésie, un peu comme le célèbre Louons main­te­nant les grands hommes de James Agee et Walker Evans (publié en 1940). Ce projet, pour des raisons obscures, ne se concré­tisa pas.
Nous avons néan­moins décidé d’éditer ce livre accom­pa­gné d’un cahier compre­nant les seules photo­gra­phies de Nancy Naum­burg qui ont été conser­vées et d’autres prove­nant d’archives nord-​américaines. De même, il nous a semblé inté­res­sant d’enrichir le livre par un récit – à la fois repor­tage litté­raire et texte engagé – de Vladi­mir Pozner écrit à l’époque (1938), qui relate le scan­dale sous un autre angle, en utili­sant les mêmes sources. La concor­dance entre les deux textes est telle que leur mise en rela­tion provoque une lecture tout à la fois paral­lèle et croi­sée.
Muriel Rukey­ser livre avec Le Livre des morts une « suite de poèmes » unique, construite sur tout un registre de langues, tantôt lyrique voire élégiaque, tantôt réuti­li­sant les témoi­gnages des prota­go­nistes, les minutes de procès – données jour­na­lis­tiques ou docu­men­taires et non a priori litté­raires, a fortiori « poétiques » – mais presque inchan­gés, intro­dui­sant un déca­lage très subtil et profon­dé­ment subver­sif.

Notes de lecture

« “Voici des routes à prendre”, Virgi­nie Occi­den­tale, un chemin litté­raire, poétique pour nommer un scan­dale indus­triel, Gauley Bridge, tunnel de Gauley… […]
Plus qu’un récit, plus qu’une simple mise en mots et en phrases, la force du rythme poétique, la mise en relief de témoi­gnages, de minutes de procès, la subver­sion et le tran­chant d’une explo­sion… […]
Un bel ouvrage, une urgence, à faire connaître. »
Didier Epsz­tajn, Entre les lignes entre les mots, 25 mars 2017

« [Le Livre des morts] débute par deux poèmes donnant une descrip­tion vivante de la route et du paysage, puis brus­que­ment aligne en deux pages et demie la dépo­si­tion d’une travailleuse sociale devant le Parle­ment : plus de lyrisme, mais des faits, des chiffres, des noms. Les témoi­gnages recueillis par Muriel Rukey­ser sont le socle de poèmes poignants, comme cette lettre d’amour : Consumé. Dévoré. Et l’amour de l’autre côté de la rue, d’un travailleur à qui il reste deux ans à vivre : Ne me dis plus jamais que tu vas m’épouser.
L’amour envers les morts et les survi­vants a le dernier mot, dans le poème final préci­sé­ment inti­tulé Le Livre des morts et qui fait écho au premier, La route, l’un et l’autre écrits en tercets : le désir, le champ, le début. Nom et route, / commu­ni­ca­tion avec tous ces hommes, / en épilogue, les graines d’un amour sans fin.
Quatre-​vingts ans ou presque après la publi­ca­tion origi­nale, la traduc­tion révèle en France, où elle est très peu connue, la figure de Muriel Rukey­ser. »
Fran­çoise Hàn, « La moelle des mots et des morts », Les Lettres fran­çaises, avril 2017

« Le poème, qui change régu­liè­re­ment de registre, se déploie sur quelques dizaines de pages et parvient à redon­ner voix à ceux qui ne l’avaient pas. Il cible égale­ment le cynisme, le mépris, le racisme et l’appétit finan­cier des invi­sibles affai­ristes qui étaient aux manettes. Les méde­cins, dépas­sés par les événe­ments (ils ne connais­saient pas encore la sili­cose) affir­maient que les hommes souf­fraient de “tunel­lite” (une mala­die qui n’existe pas). […]
Inédit en France, Le Livre des morts est un ouvrage précieux. Il est rare qu’un poète s’empare d’un tel sujet. L’Américaine Muriel Rukey­ser (1913−1980), qui fut l’une des voix marquantes de sa géné­ra­tion (le poète Kenneth Rexroth la plaçait au plus haut), encore trop peu connue de ce côté-​ci de l’Atlantique, le fait avec huma­nité, perti­nence et convic­tion. C’est un remar­quable tombeau à toutes les victimes de ce scan­dale qu’elle dresse ici. »
Jacques Josse, Remue​.net, 9 avril 2017

« Avec Bosnie élégie (A. Okten­berg), Inven­taire, un souffle (J. Simon), Je rêve que je vis ? (C. Stojka), les massacres en Bosnie, la dépor­ta­tion juive, la dépor­ta­tion rom, et avec main­te­nant Le Livre des morts, d’une certaine manière, les éditions Isabelle Sauvage conti­nuent de feuille­ter, avec émotion, le livre des morts de l’humanité.
[…] Les poèmes du Livre relèvent de la poésie d’investigation. La poète pros­pecte sur place, trans­crit ce qu’elle recueille. Le “je” scrip­teur est éloi­gné afin de rester dans l’objectivité de l’enquête et de la descrip­tion, et de lais­ser libre au choix au lecteur de s’émouvoir ou pas ; la prise de parole à la première personne est essen­tiel­le­ment portée par les témoins, car ils sont les premières personnes de ce drame indus­triel. Il n’y a aucun effet person­nel, du moins direc­te­ment. On trou­vera quelques traces discrètes de subjec­ti­vité dans les signes de ponc­tua­tion comme le point d’interrogation (de la poète), le choix de quelque titre (un “Éloge du comité”), ou de la musi­ca­lité d’un poème (un blues). Le ton objec­tif large­ment employé accen­tue la scan­da­leuse bana­lité des faits, accen­tue le cynisme des indus­triels, qui ont nié les événe­ments, au profit de leur profit.
[…] Les poèmes sont fabri­qués à l’aide de minutes de procès par-​ci, de témoi­gnages, de docu­ments bruts ou de résul­tats d’enquête par-​là. L’un d’eux, “Absa­lom”, tresse des extraits de dépo­si­tions devant le Congrès améri­cain et des extraits du Livre des morts des anciens égyp­tiens (à quoi fait réfé­rence le titre du livre), dont le titre origi­nal est Livre pour sortir au Jour qui est un recueil de formules incan­ta­toires pour accom­pa­gner l’âme des morts, les sortir des ténèbres et les diri­ger vers la lumière, les sortir de l’oubli (on mesure alors l’intention de Muriel Rukey­ser).
Le choix du poème en vers (le vers renvoyant à la mémoire du chant lyrique), travaille cette idée de mémoire, comme si le vers était le meilleur moyen de mémo­ri­ser ce qui a été (plus ou moins volon­tai­re­ment) oublié (on le sait, le vers, la rime et autres tech­niques proso­diques, furent outils de mnémo­tech­nie) ; et c’est sans doute la raison pour­quoi, régu­liè­re­ment, la colère gronde dans l’esprit du lecteur, en qui le vers s’inscrit lapi­dai­re­ment. Et d’une certaine manière, le vers mani­feste le refus, de l’oubli.
Si on ne peut quali­fier Le Livre des morts comme une œuvre entiè­re­ment objec­ti­viste, on peut s’étonner du silence fait autour de Muriel Rukey­ser quand on évoque le mouve­ment objec­ti­viste améri­cain, au moins, à l’instar de William Carlos Williams, en tant que précur­seur. Publié en 1938, Le Livre précède les œuvres phares de l’objectivisme comme Testi­mony (1965) Holo­caust (1975) de Charles Rezni­koff. Pour­tant : “Par le terme d’‘objectiviste’, je pense que l’on veut parler d’un auteur qui ne décrit pas direc­te­ment ses émotions mais ce qu’il voit, ce qu’il entend, qui s’en tient presque à un témoi­gnage de tribu­nal, qui exprime indi­rec­te­ment ses émotions par le choix de son sujet, et de sa musique s’il écrit en vers […] Il y a une analo­gie entre le témoi­gnage du tribu­nal et le témoi­gnage du poète*.” L’écriture de Muriel Rukey­ser répond à cet objec­tif de témoi­gnage.
Qu’importe. Reste une œuvre grande qui a pour dessein de graver les mémoires, de travailler l’oubli, et nous rappelle une des fonc­tions de la poésie, comme témoin de son temps, d’une manière ou d’une autre. Le livre contient un cahier de photo­gra­phies, dont celles “perdues” de la photo­graphe Nancy Namburg, et d’autres, anonymes, conser­vées dans les archives, et s’achève par un témoi­gnage importé de Vladi­mir Pozner sur la catas­trophe ; “C’est une histoire bien simple où il est ques­tion d’hommes, de silice et de dollars”, écrit-​il. »
* « Entre­tien avec Charles Rezni­koff », in Holo­causte de Charles Rezni­koff, éd. Prétexte, 2007.
Jean-​Pascal Dubost, Poezi­bao, 31 mai 2017

« L’approche choi­sie par Muriel Rukey­ser pour écrire Le Livre des morts a été d’allier la versi­fi­ca­tion au repor­tage, en partant de sources non litté­raires et en mélan­geant les codes et les registres. Sa propre voix poétique est mariée à la voix des ouvriers, des membres de leur famille, des méde­cins, avocats, ainsi qu’à des cita­tions du Livre des morts des Anciens Égyp­tiens, de l’Ancien Testa­ment, des allu­sions aux mythes, aux poèmes de T.S. Eliot, de Milton, et à une pensée marxiste qui célèbre la force de la classe ouvrière. Le résul­tat est une poésie hybride d’une richesse incroyable, une poésie claire, vive, à la fois tangible et exis­ten­tielle, très enga­gée, qui tient tête à l’oppresseur pour hono­rer la mémoire des victimes et leur redon­ner une dignité déro­bée par le déni, les mensonges et l’oubli. Le Livre des morts rend les morts visibles. […]
Le poème qui clôt Le Livre des morts (éponyme) se referme sur les mots “les graines d’un amour sans fin”. Ils rappellent ceux sur lesquels le poème “Puis­sance” se termine : “c’est la fin”. Muriel Rukey­ser a détrôné la puis­sance (indus­trielle, capi­ta­liste), elle nous a montré que son apothéose n’est pas éter­nelle, qu’elle a un début et une fin, une fin qu’elle trou­vera toujours dans la mort des humains qu’elle a anéan­tis. Ces derniers conti­nuent à vivre éter­nel­le­ment dans le tunnel de Gauley Bridge, lieu funeste que le poème trans­fi­gure, le trans­for­mant en un au-​delà deve­nant la dernière demeure de ces Noirs migrants, qui de damnés errants deviennent des dieux bien­heu­reux. La poésie traver­sée d’humanité a trans­cendé la tragé­die, et les victimes des injus­tices ont trouvé sépul­ture dans un livre qui les a réha­bi­li­tés. »
Sabine Huynh, Diacri­tik, 11 juillet 2017

À écou­ter : 
• une lecture de George Robin­son : Blues de Muriel Rukey­ser par Florence Trocmé, Poezi­bao, 11 mars 2017