Kryptadia

Autrice
Anne Malaprade
Poésie
96 pages, 14 x 20 cm
Parution : juin 2021

Publié avec le soutien du Centre national du Livre et de la région Bretagne

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 16,00

ISBN  978-2-490385-20-1 Catégorie 

Présentation

On a d’abord envie d’ouvrir le diction­naire pour entrer dans Kryp­ta­dia, titre énig­ma­tique, crypté. Les « choses cachées », donc ; la cave, endroit reclus et souter­rain. La caverne de Platon, auquel Anne Mala­prade « déso­béit », en y restant. Caverne camera obscura : « Tu allumes ton cinéma inté­rieur », « c’est une première scène pour écrire ».
Le livre se clôt sur trois défi­ni­tions, celles des mots « ambre », « ombre » et « femelle », qui tout au long des pages sont asso­ciés au mot « femme » — et qui ont en commun le m de « maman » : femme sans ombre, femme ombrée, femelle d’ombre, ombre femelle, femme / femelle ambrée, la femme et son ombre, l’ombre d’une femme… C’est le fémi­nin qu’Anne Mala­prade est allée inter­ro­ger (une nouvelle fois) dans la grotte, les « poupées enchâs­sées » dans ces termes. Or pour toutes, « ça s’effondre ».
En de « petites proses cadrées », comme elle le dit si juste­ment, et deux poèmes, contre­point ou épilogue (le dernier, à l’origine du livre), l’autrice arpente des scènes obscures, toutes de pulsions et d’inconscient, pleines de ces « choses cachées », où ces figures fémi­nines se confondent en leur corps emmuré, vulné­rable, mais aussi investi de désir, sensuel et « flambé », nées « d’elle[s] même[s] depuis la sauva­ge­rie d’une mère quatre pattes », « enchaî­nées depuis l’enfance aux cous et cuisses des hommes ». Il faut du courage, il faut extraire, fouiller, « astres et désastres », parce que « personne ne vient à bout d’une lignée, ambre et ombre, femme et femelle », parce qu’il faut prendre « le risque du poème : les poumons déchi­rés par le son personne ».
Kryp­ta­dia est un livre de chair, à l’« écri­ture élec­trique », où crépitent les inven­tions de langue, où pulsent un rythme et une syntaxe affo­lés : « Lettres déci­sives, et profu­sion de signes, tout sens perdu, et sens à l’envol. » Anne Mala­prade le rappelle en citant Reverdy : « main­te­nant prenez garde, les mots sont à tout le monde, vous êtes donc tenus de faire des mots ce que personne n’en fait ».

Notes de lecture

« Je lis. J’entre dans la crypte d’Anne Mala­prade, qui publie Kryp­ta­dia chez Isabelle Sauvage.
Ce qui dispa­raît dans le corps est le sujet de ses livres, peut-​être la femme, peut-​être la parole. Plus vrai­sem­bla­ble­ment les deux.
J’y devine au moins quatre femmes”, dans cette crypte, dit-​elle : celle d’ambre, celle d’ombre, le m commun de maman, et leur enfant mons­trueuse, Constance. Elles se promènent dans les k de cette crypte grecque mais aussi dans le C dur de Constance et Conrad.
Le c le plus dur est celui d’écriture, qui tient les rênes de vie et de mort, ce serait mieux un c de cygne qui fait signe, mais doucement. […]
Ce livre en prose cherche la syntaxe, la phrase, toujours au bord d’être ébré­chée, d’éclater, car la syntaxe aussi est dure comme du verre, elle qui monte chez les femmes d’Anne Mala­prade, du ventre : “Constance sans ombre désécrit sa mère femelle.”
Livre du dur c de combat, pour ne pas être asphyxiée, la fille par la mère et qui sait, la mère par la fille. […]
La crypte est le lieu mal éclairé, sinistre le plus souvent, et si froid, des morts. Les fantômes font leur travail de fantômes, les vivantes s’y cachent ou aspirent à la lumière du c de caverne, celle de Platon où les murés ne croient que ce qu’ils voient. Dans la crypte qu’est aussi la nuit, des mots surgissent, qu’Anne Mala­prade explore, comme cela vient, dans la voix silen­cieuse de la pensée et du rêve. Le f doux de Freud croise le fer avec le k dur de Kier­ke­gaard. C’est toujours désir et peur de l’autre, protec­tion et don. La femme n’a pas d’autre choix que le don ou la prise de ce qu’elle ne veut pas donner. […]
Ce livre est puis­sant, violent, superbe. Je n’y comprends pas tout, c’est la meilleure raison d’y reve­nir sans fin, et Constance en moi également. »
Isabelle Bala­dine Howald, « Crypte en consonnes dures et douces », Poezi­bao, 31 juillet 2021

« Le texte d’Anne Mala­prade […] exprime l’impuissance de l’écriture et du souve­nir. Et en même temps leur lanci­nante, impé­rieuse exigence. Elle “fait donc avec ça”, elle en “tire quelque chose”, un texte vient, fait de sursauts, de bouts collés, de postures impé­rieuses ou au contraire d’humilité, de désa­veu de soi. “Il est temps de pour­rir”, écrit-​elle. Qu’on peut lire : il est temps de mourir. Avec elle, les mots glissent d’un sens à l’autre, d’un son à l’autre. D’ailleurs, “elle ne sait pas penser, les mots ne sont jamais siens”. […]
La plura­lité des sens est une plura­lité de mondes. La prose d’Anne Mala­prade prend le risque du poème, elle dit ne pas avoir “le courage de dire je”, mais elle “change l’âme en prose”. »
Marie Étienne, En atten­dant Nadeau, 8 septembre 2021