Notre corps qui êtes en mots

Auteure
Anne Malaprade
Poésie
104 pages, 12 x 15 cm / juin 2016

Publié avec le soutien de la région Bretagne

Prix international de poésie francophone
Yvan-Goll 2017
 (attribué ex aequo à Poèmes d’après de Cécile A. Holdban, éd. Arfuyen)

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 16,00

ISBN : 978-2-917751-63-3 Catégorie :

Présentation

Le livre commence par son titre : Notre corps qui êtes en mots. Analo­gie certaine avec le « Notre Père », ce texte est d’abord cela : une « prière hori­zon­tale », une sorte de requête à ce corps placé là en posi­tion divine, puis­sant donc, mais si peu réel qu’il faudrait en appe­ler à sa volonté, le supplier de « régner ». Et c’est le premier para­doxe : ce corps à qui on s’adresse comme un dieu est bien fragile, bien souf­frant, un « corps au régime ». Et puis qu’est-ce qu’un corps ? Anne Mala­prade s’essaie à la compa­rai­son avec le langage – puisque le corps est « en mots » –, et le découpe en suivant la gram­maire et la syntaxe ; peine perdue, il ne restera rien de lui ou presque : que des « os » qui n’inspirent que « pesan­teur et dégoût ». C’est sans doute le deuxième para­doxe : ce corps prié ne recèle que « sueurs mêlées », « micro-​poubelles qui, gonflées, rega­gne­ront le dehors, le loin­tain… ». Les sécré­tions – qui par leur étymo­lo­gie latine se rattachent au secret –, produites par un inté­rieur honni, viennent croi­ser l’extérieur, l’humide jouxte le sec, le goût et le dégoût se rencontrent et entraînent atti­rance et répul­sion. Il y a donc autant de rejets que de tréfonds, que seuls les mots peuvent soule­ver.
Dernier para­doxe sous forme d’une inter­ro­ga­tion : faut-​il le conte­nir, ce corps, ou le lais­ser aller à un « au-​delà » ? Faut-​il lais­ser « un carré sans bord », « un carré dont elle efface le cadre » ? Ou faut-​il enfin s’adresser, avec tous les mots du possible, aux autres, aux hommes, accep­ter que « le carré nous réflé­chisse… une silhouette contre le monde ». « Contre » car la colère sera toujours là. Portée par les mots seuls.

Notes de lecture

« À corps tacite
Le corps de la poétesse – comme le nôtre – se doit à ses ombres “belles, tragiques, déme­su­rées” comme celles de deux femmes en noir croi­sées dans une rue. Parfois, ces ombres sont mascu­lines, ce sont des îles d’elle par lesquelles le “vous” devient “tu”, et le “tu” un “je”. Dans ces divers jeux et rencontres, la vie remue. En ces ensembles du point du jour à la nuit, le “je” d’Anne Mala­prade s’écrit pour se dépeu­pler. Il parle tous ses corps et ceux qui les frôlent d’une manière ou d’une autre. Et rares sont les œuvres déli­vrées des verrous des brumes de l’idéalité. La poétesse plonge dans le trou sans fond de l’être, coulisse dans la visco­sité du mental pour vidan­ger le Castrol de l’âme. Le corps tombe autant vers le haut que vers le bas. Il retourne, par la bande et au besoin, à la nuit sexuelle, pour retour­ner le natal et l’enfance.
Parlant son corps, Anne Mala­prade n’a rien d’un “ghost­wri­ter” : elle ne remue pas d’abracadabrantesques cendres en crachins italiques. En un frôle­ment d’imprévisibles élytres et avec obsti­na­tion d’insecte, le corps remonte en geyser jusqu’au besoin à atteindre, au psychique purin mais jamais en excès.
Aux hémor­ra­gies de mots, elle préfère une écri­ture de prière (d’où le titre) sans pour autant sanc­ti­fier le corps. Il est à sa place, dans le monde, dans les jeux complexes du désir : “à moi ment je” écrit l’auteure au moment où son corps file ou s’enfile deve­nant autant “il” qu’“elle”.
Demeurent ses trous, ses dépôts. Ils prouvent que tout être vit en divorcé de la trans­pa­rence. Entre ange et bête ne reste qu’à hurler après l’âme comme l’ânier à sa monture. L’ego n’est plus l’angle aigu du réel. La poétesse le perce jusqu’au ventre et renonce à le chamar­rer d’ibidem, de post-​scriptum, de repen­tirs d’à‑peine et surtout d’addenda.
Tout est dans le corpus. Il ne s’agit pas de s’en excen­trer et qu’importe si la circon­fé­rence est véro­lée. »
Jean-​Paul Gavard-​Perret, lelit​te​raire​.com, 8 juillet 2016

En une belle varia­tion sur la clas­sique note de lecture, Didier Cahen a permis à Poezi­bao de publier cette lettre qu’il a adres­sée récem­ment à Anne Mala­prade à propos de son livre. Nous la repre­nons ici avec plai­sir.
« […] lecture de ton livre et son étrange beauté. J’ai rare­ment vu (oui tes mots donnent à voir, délivrent les yeux néces­saires pour suivre les mots en une lecture osée, parti­cu­lière, nerveuse et promet­teuse) oui rare­ment vu autant de douceur et de douleur mêlées. Les mots portent, parlent, secouent parce qu’ils s’é‑crivent (Nancy ?) en une sorte d’augmentation de la voix qui parvient à “crier” mais sans jamais élever le ton. On est emmené jusqu’à un point de non-​retour mais toujours accom­pa­gné, jamais lâché dans la nature. Autre­ment dit, la multi­pli­cité des scènes confi­gure le lieu absent, innomé des retrou­vailles avec soi-​même… mais pour chacun de nous. Beauté de cette “fille gram­ma­ti­cale”, gravité du presque et du peut-​être autre­ment conju­gués, inten­sité de ces bribes du passé et de ces morceaux de l’à‑venir enla­cés pour une nième prière… : où le réel surveille la déhis­cence du ciel. […] Un livre qui demande que l’on parle aussi à la première personne, qu’on le déshabite/​déshabille au plus vite pour lais­ser faire le long chemin des mots qui ainsi conti­nuent à flot­ter, porter, rési­lier, dessi­ner les corps et les cœurs désirés/​rejetés. Sujets resti­tués, sujet désas­sem­blé et diable­ment (re)constitué…, voilà qui n’est pas rien ! Merci, oui mille fois merci pour ce récit de rêve et cette très belle et forte fiction de soi, de toi […] »
Didier Cahen, Poezi­bao, 12 août 2016

« Le corps et la lettre ! On est boule­versé par l’extrême simpli­cité d’Anne Mala­prade (née en 1972), qui revient à l’essence de la litté­ra­ture pour dire le possible, le pensable, l’indicible d’une vie de femme et de mère ; une œuvre en train de naître. »
Didier Cahen, « Trans/​poésie », Le Monde des livres, 8 septembre 2016

« On n’écrit pas hors de soi. Ce qui pour­rait tenir d’une lapa­lis­sade devient une ques­tion centrale lorsque le sujet d’un livre touche à l’intime : qui dit intime ne dit pas auto­bio­gra­phie, égocen­trisme ou narcis­sisme. C’est ce à quoi invite le livre en prose d’Anne Mala­prade, Notre corps qui êtes en mots. Derrière ce titre qui tient de l’adresse, de la prière ou du souhait, l’auteur explore ce qu’on pour­rait appe­ler les inté­rieurs, si l’on admet que le corps n’est qu’une enve­loppe, ce que le livre montre qu’il n’est pas. Diffi­cile de nommer de quoi se composent ces inté­rieurs faits de frac­tures, d’émiettement, de vides, de fuites impos­sibles, ce qu’on pour­rait appe­ler du mal-​être si cela ne rédui­sait la complexité des causes et des effets. Parmi les premières, les rela­tions aux autres, qu’elles soient filiales, fami­liales, amou­reuses, qui induisent la rela­tion à soi. On y entend des secrets non révé­lés, des bles­sures, de la violence, depuis l’enfance jusqu’à un présent d’adulte mais tout cela est exprimé dans la réserve et la rete­nue, avec une pudeur qui place auteur et lecteur dans une constante équi­dis­tance, celui-​ci pouvant plus aisé­ment y mêler son propre espace. L’écriture elle-​même est rete­nue : phrases assez courtes, parfois ellip­tiques, entre­mê­le­ment de pronoms person­nels non iden­ti­fiés, figures de style parci­mo­nieuses, lyrisme mesuré, cela joue plus avec la poésie qu’avec le narra­tif d’autant que l’enjeu est de cher­cher à dire, pas à racon­ter. Les effets aussi sont pudi­que­ment expri­més : qu’il s’agisse des désordres du corps, de la rela­tion entre­te­nue avec lui – boire, manger, dormir, par exemple, ou ce qu’il sécrète – ou avec celui d’un autre lorsqu’il est ques­tion de sexua­lité ou de lien avec un parent, la complexité est toujours de mise parce qu’elle met en évidence qu’aucun élément de la vie ne peut être simpli­fié, puisqu’on ne peut s’abstraire de son corps. S’abstraire, c’est aussi ce que ne font pas les mots, dans leur ambi­guïté – puis­sance / impuis­sance –, et la troi­sième partie (“En moi sans moi : mots du corps”) s’ouvre davan­tage à une réflexion autour de cette imbri­ca­tion entre les mots et le corps, tout en demeu­rant arti­cu­lée à des figures fami­liales marquantes, et à la présence de la mort. On a l’impression que l’être – corps et inté­rieurs – est un établi dont le manie­ment des outils récla­me­rait une initia­tion à laquelle nous n’avons pas droit, alors on s’essaie, angoisses et hontes poten­tielles à la clef. Pas d’arrangement possible : “Un corps au régime est un corps qui ment” écrit Anne Mala­prade qui finit sur une note de confiance “avec le mot le plus essen­tiel (…) : pain”. Tout cela donne à ce livre une profon­deur humaine. »
Ludo­vic Degroote, CCP – Cahier critique de poésie, 15 décembre 2016