Otok

Auteure
Lou Raoul
Poésie
68 pages, 12 x 15 cm
Parution : février 2017

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 13,00

ISBN : 978-2-917751-74-9 Catégorie :

Présentation

Otok pour­rait se résu­mer comme étant le « jour­nal de rési­dence » de Lou Raoul à Split, en Croa­tie, en novembre‐​décembre 2013. Drôle de jour­nal cepen­dant, donné, déjà, comme celui d’une narra­trice du nom de Kim, une elle et non un je, ensuite si peu chro­no­lo­gique, avec allers et retours inces­sants sur une série de dates, les mêmes. Mais ce qui frappe surtout est l’emploi du condi­tion­nel, qui gagne chaque obser­va­tion, chaque nota­tion, y compris la stricte réalité des lieux (« et au nord‐​ouest du mont Dinara la Cetina pren­drait sa source »…), et des dates (« ce serait le 10 décembre… »). Ainsi le récit est constam­ment brouillé, semble constam­ment mettre en doute ce qui est décrit – le mettre à distance.
Concrè­te­ment, Lou Raoul est en effet sous­traite à son quoti­dien, confron­tée à une culture autre ; et elle décrit ce senti­ment « d’insularité » – otok signi­fie « île » en croate – qui la submerge. Étran­gère, et toute portée vers cet étrange. La langue, en premier lieu, qu’elle ne parle ni ne comprend, perçue davan­tage comme un chant. Aussi, autant déci­der que « toutes les femmes se nomme­raient Tea / tous les hommes se nomme­raient Mladen ». Otok est ainsi émaillé de rencontres avec de « nombreux » Mladen ou Tea, marchande de légumes, passant/​e, de tous âges. Et l’écriture est parse­mée de noms croates, dont les sono­ri­tés parti­cipent de ce chant, de la musique du texte, avec les distor­sions de la phrase habi­tuelles à l’auteure (une construc­tion gram­ma­ti­cale souvent inver­sée, aucune ponc­tua­tion autre que des virgules, pas de majus­cules sinon celles des noms propres).
Quant aux jour­nées vécues ici, il n’y a pour­tant, au premier abord, en‐​dehors de la saison bien plus clémente, rien de spécial : un marché de Noël comme partout ailleurs, les boutiques chic, les filles élégantes, les télé­phones portables, les yachts bien rangés, à côté des petites gens plus ou moins misé­reuses, pêcheurs, joueurs de pétanque – ou le linge tendu entre les immeubles, la multi­tude de fruits et fleurs incon­nus dans nos lati­tudes. Des clichés, somme toute…
Or la réalité de la Croa­tie, c’est plus profon­dé­ment la ques­tion de la guerre, encore si présente. Mais que peut en dire une étran­gère ? La sentir, l’évoquer, comme entre les lignes (« le chiffre de six mille suicides / puis tout ce que Kim tout ce que »), peut‐​être un peu plus préci­sé­ment au fil des jours, les ruines, la souf­france et le silence s’imposant malgré tout.
Peut‐​être, alors, l’étrangère est‐​elle un peu moins étran­gère – mais sans doute davan­tage à elle‐​même : « dépla­cée » – de soi, en soi. Parce que « même si, / Kim pose­rait des ques­tions conti­nue­rait à tente­rait de et Mladen répon­drait qu’elle ne pour­rait parve­nir à comprendre, que même lui et même si, que même si lui ».

Notes de lecture

« Ce livre semble à mes yeux s’inscrire dans une suite des textes précé­dents publiés par Lou Raoul.
En effet, on y retrouve les noms d’Else, et j’en découvre d’autres : Kim (dédou­ble­ment d’Else), et aussi Mladen, Tea.
Alors, il s’agirait donc plutôt de poésie narra­tive. En appa­rence, oui, mais pas vrai­ment.
Les noms employés agissent comme des typo­lo­gies, et non comme des êtres humains indi­vi­dua­li­sés. Mladen pour­rait être un person­nage mascu­lin, Tea, un person­nage fémi­nin, ces deux typo­lo­gies se rencon­trant à tout bout de chemin dans ce pays que l’auteur ne connaît pas, avant d’y être.
De plus, l’emploi systé­ma­tique du condi­tion­nel met de la distance avec la réalité, comme si ce qui a été vécu aurait pu l’être mais ne l’a pas été.
C’est amusant, parce que la plupart du temps, dans d’autres textes, la poésie est vécue comme étant l’appréhension d’une réalité diffi­cile à saisir.
Ici, la démarche est inver­sée (tout comme les phrases d’ailleurs, fréquem­ment). La poésie naît plutôt de la distance mise avec la réalité par l’emploi du condi­tion­nel, le recours à ces typo­lo­gies, et aussi bien sûr, l’emploi de mots étran­gers non traduits. On ne sait pas de qui il est ques­tion, on ne sait pas quand. Mais des scènes de rues se sont produites dans ce pays loin­tain, dont les souve­nirs doulou­reux passent par les non‐​dits. »
Patrice Malta­verne, Traction‐​brabant, 19 mars 2017