Traverses

Auteure
Lou Raoul
Prose poétique
80 pages, 12 x 15 cm
Parution : mai 2014

Publié avec le soutien de la région Bretagne et du Centre national du livre

 13,00

ISBN : 978-2-917751-43-5 Catégorie :

Présentation

Avec Traverses, Lou Raoul tisse et détisse la rencontre – aval / amont, son présent, son échec –, dans un débit presque abrupt où les phrases sont lais­sées comme en suspens, où la ponc­tua­tion est quasi inexis­tante, dans un timbre très parti­cu­lier, à la fois rapide et lent, lanci­nant, à la fois neutre et violent.
« … du pont de vue de je ce n’est pas si facile », « parfois ça prend du temps de partir […] fran­chir le cap des jours francs » : ainsi commence le livre. La rencontre, l’altérité, est espé­rée, redou­tée (« cham­bou­lis de ma vie »), dans le ventre, sur la peau aussi bien que par les yeux, à sentir et obser­ver le monde aux côtés de l’homme (le corps est là dans l’amour, « char­pente » bien réelle). Puis « elle » reprend la place de « je », et le « bla‐​bla » se répète : « la vie d’elle au dos de travers se grippe la vie d’elle s’immobilise ».
Pour finir, des comp­tines presque cruelles, cyniques, ponc­tuent sur un tout autre ton le recueil, en quelques lignes brossent le portrait de la femme à laquelle il est fait injonc­tion de ressem­bler : tour à tour putain, épouse…, ou compagne effa­cée. « Sur le trot­toir », restent les traces de ces comman­de­ments. Comme si se jouait dans la rencontre l’assignation d’une femme (de toutes les femmes ?) à un rôle — déjà là, déjà bien défini — qu’elle n’a pas choisi.

Notes de lecture

« Traverses, c’est à la fois un mono­logue inter­rompu et éperdu. Et plus parti­cu­liè­re­ment, un mono­logue qui peut être celui de l’auteur. Mais peu importe fina­le­ment ce je appa­rent. Si les phrases sont souvent coupées, ou s’interrompent sur une absence de mots, ce n’est pas systé­ma­tique. Ces coupures renvoient surtout à une percep­tion des choses instan­ta­née.
Ce que j’aime beau­coup dans ce recueil, c’est que toutes les “visions” sont trai­tées à un même niveau. Images réel­le­ment visuelles, instan­ta­nés de vie. C’est bien le but de la poésie, de montrer que tout peut être poésie, non ?
Cet enjeu me semble être tout parti­cu­liè­re­ment celui de Traverses, d’où le titre du recueil, d’ailleurs. Il y a là un kaléi­do­scope d’images et de matières qu’avec un tout peu d’imagination, le lecteur est à même de recons­ti­tuer d’emblée.
Derrière ces mots, sinon ce serait trop facile, il y a aussi les bles­sures de la sensi­bi­lité, le dialogue des âmes en danger d’amertume.
Ainsi, par exemple : “avec la bouche et douce­ment entre les chênes‐​lièges comme tu es un homme pressé au volant d’une voiture et je assise place de la petite morte, comme les pierres à l’intérieur sont chaudes et la crème maïzena poudre vanillée dans les bols juste là” ».
Patrice Malta­verne, Poésie chro­nique ta malle, 8 juillet 2014

« Comme le laisse entendre l’incipit, Lou Raoul aborde avec les proses courtes de Traverses une matière auto­bio­gra­phique : “ici j’avance dans la recon­nais­sance et je laisse Else* dormir un peu sa vie” ; la page suivante s’articule autour d’une expres­sion curieuse, “du pont de vue de je”, qui montre à la fois l’ancrage auto­bio­gra­phique et le travail de cette écri­ture qui s’emploie à déca­ler la langue. Le livre réunit trois ensembles qui tournent autour d’une rela­tion amou­reuse qui se délite, s’éloigne et se défait. Le second poème par exemple, Se déplace, s’ouvre par un vers éton­nant : “bla‐​bla – bla‐​bla‐​bla‐​bla‐​bla – bla‐​bla” : langage de l’ex-amoureux qui cherche encore à faire illu­sion ou à s’amender de ne plus offrir de place à l’autre. La dimen­sion narra­tive est présente, mais de façon sous‐​jacente : la prio­rité n’est pas de racon­ter mais d’essayer de dire ce qui se suspend, cette façon dont le vide peu à peu remplace la proxi­mité, à travers un je et un tu de plus en plus espa­cés, dans la géogra­phie comme dans la pensée, ou même les corps. Désordres que semble aussi expri­mer une écri­ture marquée par les déca­lages et les ellipses, sur le plan gram­ma­ti­cal comme sur le plan syntaxique. »
* Person­nage qui appa­raît dans plusieurs de ses précé­dents livres.
Ludo­vic Degroote, CCP, Cahier critique de poésie, #30 – 4, 5 août 2015